IEER | Énergie et Sécurité No. 8


Endiguer les dégâts de la guerre froide

Arjun Makhijani et Marc Fioravanti

(Information in this newsletter is based on IEER's 1997 report, Containing the Cold War Mess, unless otherwise noted.)

Aux Etats-Unis1, la production de 70 000 armes nucléaires sur une période de plus de cinquante ans a laissé derrière elle d'énormes quantités de déchets radioactifs à vie longue, mais aussi des problèmes liés au déclassement de milliers d'installations, et suscite également des inquiétudes d'ordre écologique quant à la contamination de l'eau et des terrains. Le ministère de l'Energie (DOEDepartment of Energy) est responsable de la gestion de quelques 36 millions de mètres cubes de déchets, radioactifs et toxiques, présents dans 137 sites sous diverses formes, et différents types d'entreposage. Le DOE a la charge de 5 000 bâtiments et installations non opérationnels, et aura la responsabilité d'environ 15 000 de plus au fur et à mesure de la fermeture des installations qui sont actuellement en activité.

La production des armes et les activités qui lui sont associées ont contaminé 79 millions de mètres cubes de terre et presque 2 milliards de mètres cubes d'eaux souterraines (assez pour remplir un lac d'une superficie de 100 kilomètres carrés et de 20 mètres de profondeur). De plus, le DOE a la responsabilité de divers matériaux dont la quantité est estimée à 820 000 tonnes, parmi lesquelles 585 000 tonnes d'uranium appauvri, principalement sous forme d'hexafluorure d'uranium.2

Depuis 1989, le DOE a mis en place un programme de protection de l'environnement dont le but explicite est de s'attaquer à la contamination issue du complexe militaro-nucléaire de fabrication d'armes. A l'heure actuelle, le budget annuel de ce programme est d'environ 6 milliards de dollars (soit environ 33 milliards de francs). En 1996, le DOE a calculé que le coût de la décontamination au cours des trois-quarts de siècle à vernir serait de 227 milliards de dollars (près de 1250 milliards de francs). Ce n'est qu'un chiffre partiel qui, par exemple, ne prend pas en compte les sites actuellement en activité. Les estimations du coût global ont varié d'environ 100 milliards de dollars (soit environ 550 milliards de francs), durant les premières années, ceci avant que le problème ne soit bien compris, à 1 000 milliards de dollars (l'équivalent de 5 500 milliards de francs). A ce jour, le DOE a dépensé environ 40 milliards de dollars (c'est à dire environ 220 milliards de francs). Bien qu'elles représentent beaucoup d'argent, ces sommes devraient être replacées dans le contexte des dépenses globales pour les armes nucléaires depuis 1940, qui sont estimées à 5 500 milliards de dollars de 1996 (soit environ 30 000 milliards de francs). (Ce chiffre comprend les dépenses du Pentagone, telles que celles faites pour les vecteurs.)3

Pourquoi décontaminer?

Les problèmes de décontamination sont si complexes et coûteux que l'establishment nucléaire a tout simplement tendance à enterrer le problème, au sens propre comme au sens figuré. Le débat continue afin de savoir si les zones gravement contaminées devraient être déclarées "zones de sacrifice national." Ceci est non seulement inutile, mais serait injuste pour les communautés qui ont déjà subi le poids énorme du développement des armes nucléaires. Des zones de sacrifice seraient dangereuses également parce que l'abandon de sites sans décontamination préalable risquerait de mettre en péril de précieuses ressources en eau et poserait des risques en termes de sécurité.

Un certain nombre d'autres facteurs contribuent à la nécessité de la poursuite des programmes de surveillance et des dépenses annuelles à hauteur de plusieurs milliards de francs. Par exemple, les grandes quantités de plutonium présentes dans les déchets et les installations mises hors service posent des problèmes de sécurité militaire. Les dangers, toujours présents, de feux et d'explosions, comme l'explosion qui s'est produite dans l'usine de finition du plutonium à Hanford (Hanford Plutonium Finishing Plant) en mai 1997 ont aussi besoin d'être abordés. La question n'est pas de savoir si l'on peut éviter de dépenser l'argent des contribuables. Cela n'est pas possible. Cette dépense fait partie du coût et de l'héritage de la guerre froide. La question est de savoir comment dépenser cet argent à bon escient pour atteindre les buts fixés en termes de santé publique, d'environnement et de sécurité militaire pour cette génération et celles à venir. En fait, la décontamination du complexe industriel des armes nucléaires comporte deux volets, à la fois distincts et liés. Les efforts, à court et long termes, de réhabilitation de l'environnement sont centrés sur la réduction et, si possible, l'élimination des dangers les plus graves et urgents. Parmi ceux-ci figurent les risques de feux et d'explosions dans les cuves de déchets à haute activité et la migration rapide des radionucléides à travers le sol et les eaux souterraines. Les efforts de réhabilitation sont cruciaux si l'on veut protéger les précieuses ressources terrestres et aquatiques, comme par exemple la Columbia River et les nappes phréatiques de l'Ogallala, de la Snake River Plain, et du Tuscaloosa.

La gestion à long terme des déchets vient compléter ces efforts. Elle est conçue pour gérer les déchets issus d'opérations passées et de la réhabilitation du complexe. Ces deux aspects du travail doivent être coordonnés afin que les actions à court terme ne compromettent pas les efforts à long terme.

Harmonisation entre le court terme et le long terme.

Il existe des tensions inhérentes entre la réparation des dommages causés à l'environnement et la gestion des déchets: plus la décontamination locale est efficace , plus grande sera la quantité de matières contaminées qui devra être gérée comme déchet. Le déclassement d'installations très contaminées, la protection à long terme des nappes phréatiques à la suite de "déversements sauvages" faits dans le passé et la solidification des déchets à haute activité se solderont par la création de quantités significatives de déchets radioactifs à vie longue. (Ces activités ne créent pas de nouvelle radioactivité, mais transforment la radioactivité existante en de nouvelles formes afin de réduire les risques.)

Puisqu'il n'existe pas de moyen dans la pratique de se débarrasser de la radioactivité,4 il devient nécessaire de réduire les risques en traitant les zones et les installations contaminées, c'est-à-dire en retirant ou en extrayant les polluants radioactifs qui s'y trouvent, puis en gérant avec soin les déchets obtenus, en les isolant autant que possible de l'environnement. Les efforts de réhabilitation de l'environnement doivent minimiser les risques actuels tout en tenant compte de la gestion à long terme des déchets. Si les travaux de réhabilitation de l'environnement ne sont pas compatibles avec une gestion à long terme cohérente des déchets, ils risquent d'être à l'origine de problèmes dans l'avenir. En effet, parmi les problèmes actuels de décontamination les plus sérieux, certains ont été crées par des méthodes de gestion et d'évacuation des déchets dominées par l'opportunisme à court terme. Pour en citer les exemples les plus flagrants: les déchets de haute activité présents dans les cuves de Hanford, les déchets transuraniens (TRU, en anglais) enfouis, et les nappes phréatiques contaminées sur de nombreux sites à la suite de mauvaises pratiques de rejets et d'évacuation des déchets.

Le DOE continue de travailler sans avoir intégré ce principe qui semble si évident. Par exemple, sur le site de Fernald, dans l'Ohio, le DOE avait mis en place une solution à court terme pour gérer des silos contenant des déchets contaminés par le radium. Cette solution a rendu beaucoup plus complexes les efforts de récupération des déchets des silos pour les mettre sous une forme plus appropriée à une gestion à long terme (voir l'étude de cas de Fernald). Le DOE retraite également du combustible et des cibles irradiés qui sont en train de se détériorer dans les piscines du site de Savannah River en Caroline du Sud, avec comme objectif de réduire les risques provenant des ces matières. Cependant, les effluents liquides de haute activité qui en résultent font peser, d'une certaine manière, des menaces encore plus lourdes, parce qu'ils aggravent les problèmes de vidange des cuves de déchets de haute activité sur le site ainsi que les risques intermédiaires pour ces cuves.

La cimentation par le DOE dans les cuves enfouies qui contiennent des déchets du retraitement du site de Savannah River (voir l'encart ci-contre), est en train de créer un autre problème à long terme. Le DOE prévoit des opérations de cimentation de ce type sur le site de Hanford (voir le cas d'étude).

Les différentes formes sous lesquelles on trouve les déchets, les technologies et les étapes mises en uvre pour stabiliser les déchets, ainsi que l'endroit et le type d'entreposage de ceux-ci sont des questions corrélées. L'incapacité du DOE à les prendre en compte de manière intégrée est en partie à l'origine des coûts élevés et de la
médiocrité des résultats.

Le rapport de l'IEER sur la décontamination

L'IEER a mené une étude d'ensemble sur les efforts de réhabilitation et de gestion des déchets à long terme du DOE, et a évalué les efforts de la gestion de l'environnement (Environmental Management) du DOE dans son rapport de 1997, Containing the Cold War Mess (Endiguer les dégâts de la guerre froide). L'impulsion fut en partie donnée par l'incapacité du DOE, à produire une étude d'impact écologique globale (programmatic environmental impact statement- - PEIS) sur la réhabilitation de l'environnement, malgré l'engagement qu'il avait pris vis-à-vis de la loi, et de la médiocrité du PEIS sur la gestion des déchets (Waste Management PEIS) qui, malgré un financement de 31 millions de dollars (environ 170 millions de francs), esquivait les problèmes majeurs.5 Le DOE accepta d'examiner le rapport de l'IEER et d'y répondre en 30 jours. La réponse fut, en fait, donnée au bout de cinq mois.

Dans Containing the Cold War Mess, nous avons essayé d'aborder les problèmes majeurs issus de la production d'armes nucléaires, ceci par des études de cas de trois problèmes différents, ayant chacun sa propre importance:

  • Les cuves de déchets de Hanford, qui constituent, à elles seules la partie la plus coûteuse et la plus difficile à résoudre techniquement des mesures de réhabilitation de l'environnement de tout le complexe industriel des armes nucléaires;
  • Les déchets transuraniens (TRU) sur cinq sites fortement affectés : Hanford, le site de Savannah River, Los Alamos National Laboratory, l'Idaho National Engineering and Environmental Laboratory, et l'Oak Ridge Reservation. Les déchets transuraniens constituent la part la plus coûteuse du programme de gestion des déchets;
  • Le site de Fernald, dans l'Ohio, qui est un exemple de site où l'on teste une nouvelle technologie visant à s'occuper des déchets contaminés par du radium et du thorium.

Ces trois exemples sont présentés plus en détail à. L'IEER a également examiné les problèmes d'ensemble, techniques et institutionnels, que l'on retrouve partout dans le complexe industriel des armes nucléaires. On trouvera ci-dessous un résumé de quelques-unes des conclusions auxquelles nous avons abouti sur les problèmes du Programme de gestion de l'environnement du DOE et les recommandations visant à le restructurer et à l'améliorer.

Résultats

Malgré des dépenses d'environ 40 milliards de dollars depuis 1989 (soit environ 220 milliards de francs), le DOE n'a pas de programme ou d'orientation claire pour aborder les problèmes liés à la réhabilitation et à la gestion des déchets. Le programme est miné par une gestion médiocre, des coûts excédentaires, un report systématique des dates butoirs, et un perpétuel défilé de programmes. (Les "Five-Year Plans" -- "programmes quinquennaux" -- du DOE, apparus à la fin des années 80 et début 90, ont été remplacés par des listes de priorité et des documents de planification comme, par exemple, les "fiches techniques des risques" ("Risk Data Sheets") -- dans le milieu des années 90, qui furent elles-mêmes remplacées par le "Ten Year Plan" -- "le Programme décennal" -- à la fin des années 90. Le "programme décennal" a plusieurs fois changé de nom et s'appelle maintenant Accélérer la décontamination: aboutir à la fermeture ("Accelerating Clean-up: Paths to Closure").) Aucun de ces programmes n'a offert d'approche globale aux efforts de réhabilitation de l'environnement et de la gestion des déchets, et les programmes et stratégies qui y sont recommandés posent de sérieuses questions.

Néanmoins, un domaine dans lequel le DOE a obtenu un succès important a été l'évaluation de la portée des problèmes écologiques autour des installations du complexe industriel des armes nucléaires. Au début des années 90, on n'en connaissait que les grandes lignes. De nombreux efforts ont été entrepris depuis lors afin de mieux cerner le problème. Pour donner un exemple, les études sur la vulnérabilité du plutonium et de l'uranium hautement enrichis -- (Plutonium and Highly Enriched Uranium (HEU) Vulnerability Studies) (publiées respectivement en 1994 et 1996) ont exposé où, comment , et sous quelle forme chimique le plutonium et le HEU ont été entreposés, et ont dégagé les grandes lignes des dangers potentiels.6 Le rapport sur le plutonium notait la présence de gaz inflammables dans les conteneurs pour l'entreposage du plutonium à Rocky Flats et des risques de criticité pour l'entreposage de l'uranium hautement enrichi. Deux rapports d'orientation pour la gestion de l'environnement, (Baseline Environmental Management Reports (BEMR)), publiés en 1995 et 1996, soulignaient, pour la première fois, site par site, l'ampleur et les coûts énormes des problèmes de réhabilitation et énuméraient les travaux de décontamination nécessaires. Malheureusement, la publication de ces rapports fut stoppée et remplacée par les "programmes" mentionnés ci-dessus, bien plus limités et moins utiles, caractérisés davantage par l'opportunisme politique que par le contenu technique.

Le Comité technique consultatif (Technical Advisory Panel) sur les cuves de Hanford, qui a élargi les connaissances de base à partir desquelles des solutions peuvent être élaborées a été un autre succès du DOE. Cet effort a abouti à la correction du risque d'explosion de cuves le plus grave que l'on connaissecelui de la cuve 101-SY. Le rapport du DOE "Linking Legacies" est un autre effort important qui a apporté une vue d'ensemble de la production des armes atomiques, de la contamination écologique, et des problèmes de gestion des déchets qui en ont résulté.

Autres résultats

La médiocre qualité de la collecte des données réalisée par le DOE est l'un des obstacles les plus importants au progrès de la décontamination. Les données du DOE sur les déchets transuraniens enfouis en sont un bon exemple. Le programme du DOE pour la gestion des déchets transuraniens s'est appuyé sur l'hypothèse selon laquelle la radioactivité des déchets "enfouis" était bien inférieure à celle des déchets "accessibles" et à celle de ceux que le DOE avait l'intention de produire durant les 30 années à venir . Cependant, la seule analyse complète des archives que nous ayons trouvée se rapportant aux déchets transuraniens enfouis concernait l'Idaho Laboratory. Elle a été terminée en 1995.7 Cette étude estimait qu'il y avait entre 24 x 1015 et 33 x 1015 becquerels de déchets transuraniens enfouis à l'Idaho Lab, au lieu de l'estimation précédente de 27 x 1014 becquerels.8 Par conséquent, la radioactivité des déchets transuraniens, enfouis sur ce seul site, était inférieure d'un facteur deux au total du total de la radioactivité alpha estimée à 4 x 1016 becquerels par le DOE, émise par tous les déchets transuraniens entreposés. De plus, les déchets enfouis posent un danger immédiat bien plus grave parce qu'ils menacent de contaminer les nappes phréatiques.

Les chiffres sur les déchets transuraniens sur les autres sites varient de façon extravagante d'année en année sans explication scientifique plausible (voir les tableaux). Durant les cinq mois d'évaluation de Containing the Cold War Mess, le DOE n'a présenté aucun document technique expliquant comment les données sur les déchets transuraniens étaient en fait calculées . Nous n'avons connaissance d'aucune directive technique publiée par le DOE qui aiderait au rassemblement des informations dans les sites du complexe industriel des armes nucléaires. Depuis la publication de Containing the Cold War Mess, le DOE s'est lancé dans un autre effort de collecte de données sur les déchets transuraniens, mais il n'existe toujours pas de directive technique valable pour s'assurer de la qualité des informations. Il reste à savoir si le résultat, sous forme de compilation des informations, aura plus de valeur que par le passé.

La situation concernant les déchets transuraniens est l'illustration d'un problème plus vaste . Pour autant que nous ayons pu le constater, le DOE n'a fait aucun effort significatif de contrôle de la qualité visant à fournir au public des informations correctes et cohérentes. Nous avons découvert beaucoup d'incohérences graves dans les informations publiées par le DOE. Par exemple, il y a une disparité entre les estimations de volumes de déchets dans le Stockpile Stewardship and Management Programmatic EIS et les estimations dans le Waste Management Programmatic EIS.

Des priorités mal choisies

La détermination du DOE à vouloir maintenir ses dépenses militaires au niveau du temps de la guerre froide a créé une situation où les priorités de la "décontamination" ne correspondent pas toujours aux problèmes urgents. Dans certains cas, le DOE adopte des solutions inadaptées mais politiquement opportunistes, à des problèmes qui persisteront pour des milliers d'années. Un des exemples les plus importants en est l'attention démesurée accordée , pour les efforts de gestion des déchets transuraniens, à l'Installation pilote de confinement des déchets(Waste Isolation Pilot Plant (WIPP)), plutôt qu'à faire face au problème plus dangereux des déchets enfouis (voir l'encadré sur WIPP).

De plus, le DOE fait preuve d'un attachement tenace à garder et à augmenter les capacités de production des armes nucléaires aux dépens de la santé et de l'environnement. De nombreuses technologies datant du temps de la guerre froide continuent d'exister par le biais du programme de gestion de l'environnement. Par exemple, le redémarrage en, 1996, des usines de retraitement F et H sur le site de Savannah River a davantage pour but de conserver la capacité de retraitement, qu'une vocation de gestion de l'environnement. Bien que soi-disant destiné à traiter le problème des barres de combustibles irradiées qui fuient et se corrodent, le retraitement génère du plutonium séparé et des effluents liquides de haute activité supplémentaires. Ces deux matières posent des risques qui sont parmi les plus grands au sein du complexe du DOE. La reconversion d'un projet de retraitement (appelé pyroretraitement) pour un nouveau type de surgénérateur, le Réacteur Rapide Intégral (Integral Fast Reactor), en une technologie de gestion des déchets, est un autre exemple de cette tendance.

Des projets colossaux

Le DOE continue à se lancer dans des projets de grande envergure, sans les accompagner d'un travail de recherche scientifique et technique rigoureux. Nous avons choisi d'appeler "gigantisme" cette tendance du DOE qui tend à devenir endémique. A titre d'exemple caractéristique, on peut citer la vitrification des déchets contaminés par le radium et le thorium, entreposés dans trois silos, sur le site de Fernald près de Cincinnati. Les caractéristiques des déchets n'avaient pas été bien établies et la technologie utilisée pour leur traitement n'avait pas été testée rigoureusement. Malgré cela, le DOE et son sous-traitant, Fluor Daniel Fernald, se sont lancés dans la conception et la construction simultanées d'une usine pilote. Lorsque la pièce essentielle de l'installation, le creuset, fut livrée, certains éléments ne correspondaient pas à ce qui avait été construit sur le site. De plus, en décembre 1996, le creuset fut détruit en cours d'opération durant la première des deux phases d'un test de l'installation pilote. Cet échec est d'autant plus inquiétant que le personnel affecté à ce projet avait identifié ce genre de problème lors d'évaluations techniques, et que malgré cela il n'avait pas été résolu (voir le cas d'étude sur Fernald).

L'échec du procédé de précipitation dans les cuves visant à traiter et à concentrer 90% du volume des déchets de haute activité sur le site de Savannah River en est un autre exemple. En 1997, après 14 années et une dépense de 550 millions de dollars, le DOE a abandonné ce projet en déclarant qu'il avait été un échec. Le procédé qui avait été choisi a généré de grandes quantités de benzène, toxique et inflammable, et créé de nouveaux risques graves. Le DOE et ses principaux sous-traitants n'ont tenu aucun compte des mises en garde répétées d'observateurs internes au DOE ou extérieurs contre sa façon de procéder trop rapide et à trop grande échelle.

Après presque deux ans d'étude, le DOE tient toujours à procéder avec, pour l'essentiel, la même technique de base, en utilisant des cuves plus petites et des températures plus basses, d'où un coût supplémentaire d'un milliard de dollars (environ 5,5 milliards de francs).

La privatisation

Le DOE tente actuellement, pour pallier à un système de sous-traitance qui n'a pas donné les résultats attendus, d'utiliser une approche différente: la "privatisation". Sous le régime de la privatisation, les risques techniques pour un projet devraient incomber au sous-traitant qui travaille sous un contrat à prix fixe. Normalement, le sous-traitant ne serait payé qu'une fois le projet terminé avec succèsc'est-à-dire quand le "produit final" est livré.

Le DOE soutient que, grâce à la compétition, ce système de sous-traitance, fera baisser les prix et attirera aussi davantage d'expertise industrielle. Mais cette approche est peu adaptée aux problèmes uniques tels que, par exemple, ceux des déchets des cuves de Hanford ou de la fosse 9 de l' Idaho National Laboratory. Le DOE a du mal à obliger les sous-traitants à assumer leur responsabilité de mauvaise gestion des projets et de mauvais choix techniques. Il a souvent autorisé d'énormes augmentations de coût sans évaluations techniques adéquates et détaillées des raisons de ces changements comme, par exemple, dans le cas du projet de vitrification de Fernald.

Le DOE a choisi de tester ce nouveau système de sous-traitance sur le problème le plus compliqué du programme de gestion de l'environnement. Depuis le début, les résultats de Hanford n'ont été pas été brillants. Par exemple, seulement deux sous-traitants ont fait une offre pour deux contrats ouverts, mais au fur et à mesure de la progression du processus, il n'en resta qu'unBritish Nuclear Fuels Limited (BNFL). Bien que le DOE ait insisté au début sur le fait que 3 à 5 offres étaient nécessaires pour que cette initiative soit un succès, il a quand même poursuivi la "privatisation". Depuis la publication de Containing the Cold War Mess, le DOE a continué de suivre cette mauvaise voie en accordant un contrat "privatisé" de 6,9 milliards de dollars (près de 38 milliards de francs) à la BNFL, qui fait prendre plus de risques au DOE (et par conséquent aux contribuables). Cette façon de sous-traiter n'est pas appropriée et comporte de très grands risques pour ce projet difficile et qui est le seul dans son genre. Les problèmes qui se sont déjà produits en Idaho avec le projet de la fosse 9 pour la récupération et le traitement des déchets transuraniens enfouis risquent de se reproduire, cette fois à plus grande échelle.

Le manque de normes pour la décontamination

Après s'être mis d'accord pour travailler en coopération avec l'EPA (Agence pour la protection de l'environnement) en vue de développer des normes nationales pour la radioactivité résiduelle et des réglementations pour présider au déclassement, le DOE a, en 1996, apparemment demandé à l'EPA de cesser son travail sur ces normes, et l'EPA a accepté. Le raisonnement du DOE, selon lequel des lignes directrices spécifiques pour chaque site seraient plus appropriées, est tout à fait fallacieux. Des normes nationales fourniraient des règles qui limiteraient, pour les générations présentes et futures, les risques provenant de la réparation des dommages causés à l'environnement et des activités d'évacuation des déchets. Il n'est pas nécessaire qu'elles dictent la façon d'évaluer les facteurs qui contribuent à l'exposition à la radiation pour chaque site.

Le DOE est en train procéder d'une façon opportuniste, qui ne peut garantir que de grands écarts de protection entre les sites. Par exemple, les niveaux résiduels de plutonium proposés pour la "zone tampon" de Rocky Flats (25 becquerels de plutonium 239/240 par gramme de terre) étaient presque 40 fois supérieurs à ceux acceptés pour les atolls de Rongelap et Johnston dans le Pacifique, où les essais atmosphériques s'étaient déroulés dans les années 50. Ces niveaux furent tellement controversés que le DOE fut dans l'impossibilité de les mettre en uvre, et qu'il a maintenant commandé une étude de 470 000 dollars (soit près de 2 600 000 francs) (par le biais d'un comité local) à la Risk Assessement Corporation.9

Le manque de cadre pour la décontamination et la gestion des déchets

Même après des dépenses se montant à des milliards de dollars (dizaines de milliards de francs) et une accumulation d'études d'impact sur l'environnement qui ont coûté d'énormes sommes d'argent, le DOE n'a toujours pas de structure pour la décontamination et la gestion des déchets. Un tel cadre comprendrait:

  • Un ensemble de normes rigoureuses de décontamination pour protéger la santé publique, et des systèmes de sécurité pour protéger les générations futures contre toute radioactivité résiduelle;
  • Un système de classification des déchets correspondant au danger et à la durée de vie des déchets radioactifs, et un système de gestion qui isole les déchets de l'environnement pour une période comparable à la durée du danger;10
  • Les mesures provisoires pour la stabilisation des matériaux et déchets à haut risque visant à protéger d'une contamination supplémentaire les ressources vitales, telles que les nappes phréatiques et les eaux de surface, tout en menant un effort de recherche, de conception et de mise en place de mesures à long terme.

Le DOE n'a encore entamé aucune de ces démarches, et il s'aventure, le plus souvent, dans la mauvaise voie. En se lançant hâtivement dans des projets de grande ampleur, en associant et en combinant les étapes du long terme à celles du moyen terme, le DOE a sacrifié la sûreté à court terme. Par exemple, son système de classification des déchets, tout comme celui de la Commission de la réglementation nucléaire(Nuclear Regulatory Commission), est un imbroglio de réglementations qui définissent les déchets en fonction de leur origine plutôt qu'en fonction des besoins de leur gestion, leur longévité et leurs dangers.

Pour le DOE, "l'achèvement de la décontamination" se soldera inévitablement par une démarche incohérente et décousue pour la réhabilitation de l'environnement et laissera sûrement un "héritage de déchets", tels que les grandes quantités de déchets transuraniens enfouis à faible profondeur dans des sols à Hanford et sur le site de Savannah River. L"achèvement" est un terme qui porte à confusion puisqu'il sous-entend que de nombreux problèmes seront résolus. En fait, la démarche que le DOE a adoptée rappelle les démarches à court terme et opportunistes qui furent présentées par le passé comme des "solutions" à la gestion des déchets.

Conclusions et recommandations

Selon les conclusions de l'IEER, les problèmes qui doivent être résolus par le programme de gestion de l'environnement du DOE sont si fondamentaux que seule une restructuration en profondeur pourrait en venir à bout. La démarche actuelle gaspille non seulement d'énormes quantités d'argent, mais des programmes de grande ampleur échouent sans que les leçons nécessaires en soient tirées. Les technologies de la guerre froide qui produisent des déchets toxiques supplémentaires, le retraitement par exemple, continuent au nom de la gestion de l'environnement. Des programmes de réhabilitation, mal conçus et manquant de vision, sont en passe de devenir des problèmes écologiques encore plus grandsdans le futur. Même une grande partie des données de base est d'une effarante mauvaise qualité: les chiffres fluctuent d'année en année et d'un rapport à l'autre sans explication, coordination, contrôle de qualité, ou système d'évaluation scientifique.

Nous en sommes arrivés à ces lamentables conclusions sur les programmes du DOE , malgré notre constatation de la présence de personnel compétent (y compris certains sous-traitants). Beaucoup de gens se mobilisent aussi à travers le pays pour la protection de l'environnement, les populations qui vivent près des installations du DOE n'y faisant pas exception. Ces éléments peuvent être à la base d'un programme cohérent de gestion de l'environnement. Mais ils ne suffisent pas. Comme nous en discutons ci-dessous, il faudra aussi des changements institutionnels et techniques.

Une restructuration du programme doit commencer par une réévaluation en profondeur à la fois des programmes de réhabilitation de l'environnement et de gestion des déchets. Le point de départ, pour étudier les options visant à traiter la radioactivité héritée de la production des armes nucléaires, est de reconnaître qu'elle ne peut pas être "nettoyée" dans le sens conventionnel du terme. L'objectif est plutôt de réduire le danger. Celui-ci a trois aspects:

  1. Prendre des mesures urgentes pour réduire le risque de catastrophes écologiques et sanitaires (comme par exemple les fuites ou les explosions dans les cuves de déchets de haute activité), et pour empêcher qu'une contamination irréversible se propage davantage (comme par exemple la contamination des nappes phréatiques)
  2. Contenir les déchets radioactifs pour des temps comparables à ceux pendant lesquels ils seront dangereux.
  3. Aborder les problèmes des déchets radioactifs aussi bien que non radioactifs et ceux de la décontamination, et aborder les risques sanitaires d'origine cancéreuse aussi bien que non cancéreuse. Nos autres recommandations générales qui découlent de ces trois principes de réduction des risques sont résumées dans l'encadré ci-dessus.

De plus, le DOE devrait revenir sur sa position quant aux normes nationales de décontamination et devrait coopérer avec l'EPA afin de mettre en place des normes rigoureuses. De telles normes forceraient le DOE et ses sous-traitants à être responsables vis-à-vis du public. Nous proposons que la réhabilitation de l'environnement et la gestion des déchets se fassent dans le même cadre. Ce cadre aurait, parmi d'autres, les caractéristiques techniques suivantes quand les sites sont libérés sans restriction:

  • une série de normes nationales de réhabilitation (mais permettant aux populations locales de décider de normes plus rigoureuses) comprenant la protection de la santé des générations futures et de l'environnement;
  • le guide de "as low as reasonably achievable" (ALARA, niveau le plus bas que l'on puisse raisonnablement atteindre) pour la libération des sites sans restriction devrait donner des mesures correctives visant à rester aux niveaux de fond de rayonnement, si cela est raisonnablement possible, et sinon à des doses de moins de 2 millirems par an (Guide britannique pour l'ALARA);11
  • une norme pour les mesures correctives fixant une dose maximale à 10 millirems pour la radioexposition maximale d'un individu (le cas type étant celui d'un fermier vivant de sa production ), de même durée que celle des risques, avec des dispositions spécifiques pour la protection des eaux souterraines en accord avec les réglementations du Clean Water Act (la loi sur l'eau potable )
  • la prise en considération systématique des risques non cancéreux et des synergies entre les risques provenant des matériaux toxiques, radioactifs et non radioactifs, avec des limites plus strictes pour certains polluants, si cela s'avère nécessaire pour la protection sanitaire.

Les mêmes lignes directrices et réglementations pour les risques et les doses devraient être suivies quand les sites sont libérés avec des restrictions d'utilisation. La différence la plus importante entre l'utilisation sans restriction et l'utilisation réglementée devrait découler du fait que pour le cas de l'utilisation réglementée, la dose peut être limitée par des moyens institutionnels et techniques qui ne sont pas disponibles dans le cas de l'utilisation réglementée.


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1999 (La version anglaise de ce numéro a été publiée en janvier 1999)
Mise en place juillet 2000



LES NOTES BAS DE PAGE

1 Ce nombre comprend les armes produites et ensuite démantelées. Au plus fort de la production au milieu des années 60, l'arsenal américain était d'environ 32 000 ogives.

2 US DOE Office of Environmental Management, Linking Legacies, DOE/EM-0319, (Washington: Environmental Management Information Center, janvier 1997), p.105, figure 6-1

3 Stephen I.Schwartz, ed., Atomic Audit: The Costs and Consequences of U.S. Nuclear Weapons Since 1940, (Washington: Brookings Institution Press, 1998), p. 4. Voir aussi Energie et Sécurité No. 6 (numéro double). Parmi les 5500 milliards de dollars ne sont pas compris les 300 milliards (environ 1 650 milliards de francs) estimés par les auteurs de Atomic Audit pour les coûts futurs de décontamination et de gestion des déchets (en excluant toute activité de production de nouvelles armes).

4 Certains ont proposé la transmutation des radionucléides à vie longue en radionucléides à vie courte. Cela nécessiterait la construction de centrales nucléaires supplémentaires (pas nécessairement du type qui est le plus courant actuellement) ainsi que des installations complexes pour séparer les radionucléides. De telles installations créeraient de nouveaux problèmes, de nouveaux déchets, et des coûts énormes. Elles poseraient aussi des problèmes de prolifération. Pour une critique de l'étude du National Research Council sur la transmutation comme technique de gestion des déchets, voir Energie et Sécurité No.3.

5 Le PEIS a coûté bien plus de 31 millions de dollars, mais le DOE prétend qu'une partie des coûts est à attribuer à un travail de soutien qui aurait été de toute façon nécessaire.

6 Ces études ont été lancées, financées et dirigées par l'Office of Environment, Safety, and Health du DOE, et non pas par l' Environmental Management Program. Le programme EM n'a jamais mené une telle enquête des risques en interne.

Ndt Note du traducteur: Pour une description de la zone vadose, voir la partie sur la contamination de la zone vadose, étude de cas n°1: Les cuves de déchets de haute activité de Hanford.

7 Lockheed Martin Idaho Technologies Company, A comprehensive Inventory of Radiological and Nonradiological Contaminants in Waste Buried in the Subsurface Disposal Area of the INEL RWMC during the Years 1952-1983, INEL-95/0310, Rev.1, (Idaho Falls, ID: Idaho National Engineering Laboratory, août 1995).

8 Voir Containing the Cold War Mess, p.84. Il est a noter que la radioactivité des émetteurs alphas n'est qu'une partie de la radioactivité totale des déchets transuraniens.

9 Le DOE a permis d'apporter une subvention de 470 000 dollars au Rocky Flats Radionuclide Soil Action Level Oversight Panel, un organisme indépendant qui a sélectionné la Risk Assessment Corporation (RAC) pour mener l'étude. La RAC doit évaluer les calculs de Rocky Flats sur les niveaux d'intervention sur le sol. (Note: le RAC s'appelait auparavant la Radiological Assessement Corporation.

10 Dans une certaine mesure, la longévité et le danger en terme de radioactivité par gramme sont inversement liés. Les radionucléides à vie longue ont une activité plus faible par unité de poids et vice versa. Cependant, pour une large partie des radionucléides, les durées de vie sont telles que de petites quantités de matériau sont très dangereuses alors que les durées vie sont très longues. Le plutonium 239 et le radium 226, avec des durées de vie respectivement de 24 100 années et de 1 600 années, en sont des exemples.

11 Dans ce contexte, les niveaux de "fond de rayonnement" sont ceux de la radioactivité provenant des sources naturelles, plus ceux des retombées des essais nucléaires. Néanmoins, il ne devrait pas comprendre la radioactivité issue des activités menées sur le site.