![]()
|
Depuis les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki en 1945, les Etats détenteurs de l'arme nucléaire ont, en de nombreuses occasions, menacé d'utiliser des armes nucléaires. Certaines de ces menaces étaient implicites -- faites soit en mettant des forces nucléaires en un état d'alerte plus élevé, soit en déployant ces armes vers une zone de conflit. De plus, la possession d'armes nucléaires par un pays quelconque présente une menace implicite en elle-même pour ceux qui peuvent être considérés comme un adversaire par l'Etat nucléaire en question. Il se trouve également qu'une capacité nucléaire se trouvait derrière le déploiement de forces militaires non nucléaires par les Etats-Unis et la Russie pendant la guerre froide. Nous n'examinons pas ici cette violence implicite, inhérente aux armes nucléaires, ni la menace de représailles par un Etat détenteur de l'arme nucléaire en réponse à une utilisation d'armes nucléaires à son encontre. La chronologie qui suit énumère les menaces d'utilisation en premier de l'arme nucléaire faites par divers Etats nucléaires au cours des cinquante dernières années. Les Etats-Unis sont à l'origine de la plupart des menaces listées ci-dessous. Cela peut s'expliquer par au moins deux facteurs. D'une part, la documentation dont nous disposons est beaucoup plus abondante en ce qui concerne les menaces nucléaires américaines, mais n'avons pas une documentation comparable pour les menaces exercées par d'autres Etats, notamment par l'Union soviétique. Il est plausible que lorsque l'histoire diplomatique et militaire sera mieux connue, davantage de menaces soviétiques soient répertoriées. Nous devons remarquer dans ce contexte que la Chine a une politique explicite de non utilisation en premier de l'arme atomique. Nous n'avons pas connaissance de menaces d'utilisation en premier de la Chine telles que celles listées ci-dessous. D'autre part, la politique américaine depuis la Deuxième Guerre mondiale était d'intégrer les armes nucléaires à l'intérieur de sa structure de forces armées. L'une des raisons de cette politique était que les Etats-Unis considéraient leur arsenal nucléaire comme un substitut à l'utilisation de ses troupes. Un résultat de cette politique a été que les Etats-Unis ont mis leurs forces nucléaires en alerte ou les ont redéployées vers les zones de crise. De cette façon, les Etats-Unis ont implicitement émis de nombreuses menaces à l'encontre d'Etats non nucléaires en de nombreuses occasions. Les menaces nucléaires ont généralement été émises lors de situations politiques et militaires complexes, et non pas toujours en temps de guerre. Nous ne tentons pas d'expliquer ces crises en détail. Leur interprétation est complexe et est souvent l'objet de controverses. Notre but est simplement d'apporter une information sur les différentes conditions dans lesquelles les menaces nucléaires ont été émises.
1946: 1 Le président Truman aurait menacé de larguer la «superbombe» sur Moscou si les Soviétiques ne se retiraient pas des régions nord de l'Iran, qu'ils occupaient pendant la guerre. Novembre: Les Etats-Unis déploient «ostensiblement» des bombardiers à capacité nucléaire le long de la frontière yougoslave après qu'un avion militaire américain ait été abattu. 1947: Février: Les Etats-Unis envoient des bombardiers stratégiques B-29 à une investiture présidentielle en Uruguay. 1948: Crise de Berlin: Les Etats-Unis déploient et «exhibent» des B-29s en Allemagne à trois reprises. 1950: Le 30 novembre: le président Truman annonce, le jour après que les Marines américains ont été cernés par les troupes chinoises communistes au Réservoir de Chosin, en Corée, qu'il envisage l'utilisation d'armes nucléaires. 1953: Le président Eisenhower menace secrètement d'utiliser des armes nucléaires contre le Chine pendant la guerre de Corée. 1954: Le secrétaire d'Etat John Foster Dulles propose secrètement à la France trois armes nucléaires tactiques Mark 21 pour qu'elles soient utilisées contre les troupes vietnamiennes qui cernaient alors les forces françaises à Diên Biên Phu. Mai: Des avions de la «Strategic Air Command» sont envoyés au Nicaragua juste avant la mise en oeuvre d'un coup d'Etat soutenu par la CIA contre le gouvernement élu. 1956: Octobre: Le président Eisenhower menace l'Union soviétique pendant la Crise de Suez. 1958: Le président Eisenhower envoie des troupes au Liban et autorise secrètement l'etat-major allié à utiliser des armes nucléaires à la suite de l'amorce d'une crise au Liban, d'un coup d'Etat en Irak et des craintes que l'influence du président égyptien Nasser se propage dans le Moyen-Orient. Le président Eisenhower autorise secrètement l'utilisation d'armes nucléaires contre la Chine dans le cas où elle envahirait l'île de Quemoy, contrôlée par les troupes de Tchang Kaï-shek. 1961: Crise de Berlin: le retrait prévu des bombardiers B-47 est retardé. 1962: Crise des missiles cubains. A la fois les Etats-Unis et l'Union soviétique émettent des menaces -- les forces nucléaires de part et d'autre sont en état d'alerte maximale; des sous-marins soviétiques sont déployés jusqu'à l'Atlantique. 1968: Les Etats-Unis envisagent l'utilisation d'armes nucléaires pour soutenir les Marines cernés à Khe Sanh, au Viêt-nam. La Corée du Nord prend possession du «Pueblo». Les Etats-Unis déploient un avion stratégique (nucléaire) dans le Pacifique Ouest. 1969: L'Union soviétique laisse entendre la menace d'une attaque nucléaire sur la Chine, liée à l'intensification des conflits frontaliers. Au cours des quelques années suivantes, l'accroissement des troupes le long de la frontière sera accompagné du stationnement de missiles nucléaires et d'ogives tactiques.2 Pendant une partie des années 1960 et au début des années 1970: Certaines régions de l'Indochine seraient ciblées par des armes nucléaires dans le cadre d'une tactique éventuelle de «dernier recours», pour «sauver» les troupes américaines qui pourraient se retrouver piégées.3 1969-72: Le président Nixon menace d'une escalade dans la guerre du Viêt-nam, y compris d'une éventuelle attaque nucléaire sur le nord du pays. 1971: L'Union soviétique envoie un détachement naval en Asie du Sud (dont le statut nucléaire n'est pas clair).4 Les Etats-Unis envoient un porte-avions doté d'armes nucléaires dans la zone des mers d'Asie du Sud pendant la guerre indo-bangladeshi-pakistanaise -- une menace implicite contre l'Inde.5 1973: Guerre au Moyen-Orient: L'implication des superpuissances dans ce conflit dans les deux camps aboutit à la décision américaine de mettre ses forces en alerte.6 1980: Janvier: la «doctrine Carter», annoncée au milieu de la crise des otages, proclame un engagement d'utiliser «tous les moyens nécessaires, notamment la force militaire» pour empêcher que les Soviétiques ne gagnent du terrain dans le Golfe Persique (décision réaffirmée par le Président Reagan en 1981). Ces moyens comprenaient l'utilisation des armes nucléaires. 1991:7 Les Etats-Unis menacent d'utiliser des armes nucléaires dans certaines éventualités durant la guerre du Golfe. 1996: Avril: Un secrétaire de la Défense adjoint américain annonce que si les Etats-Unis décidaient de détruire une (prétendue) installation d'armes chimiques souterraine, ils utiliseraient des armes nucléaires. L'existence d'un projet précis dans ce but fut nié par la suite. 1997: Novembre: La Directive décisionnelle présidentielle 60 autorise le ciblage d'Etats «parias» ayant un «accèspotentiel» aux armes nucléaires. Dans le contexte du conflit en Irak, l'administration refuse d'éliminer toute option.8 1998: Le 4 février:le président russe Boris Eltsine, en apparence troublé par les informations concernant la Directive PDD60 en même temps que sur la crise en Irak, avertit que les actions des Etats-Unis en Irak pourraient amorcer une guerre mondiale. «Il faut faire attention, dans un monde qui est saturé par toutes sortes d'armes», remarque-t-il. Mai: Après les essais nucléaires indiens, mais avant que le Pakistan ne mène ses propres essais, le ministre de l'Intérieur indien L.K. Advani enjoint au Pakistan de modifier son attitude vis-à-vis du territoire disputé du Cachemire, vu les changements dans la situation stratégique. Cet avertissement est émis en dépit du fait que l'Inde a déjà annoncé sa politique de non utilisation en premier de l'arme nucléaire.9 |
Énergie et Sécurité No.6 et 7 Index
Énergie et Sécurité Index
IEER page d'accueil
L'Institut pour la Recherche sur l'Énergie et l'Environnement1999 (La version anglaise de ce numéro a été publiée en octobre 1998.)
|
1 Sauf mention spécifique, les informations allant jusqu'à 1980 proviennent de l'ouvrage de Daniel Ellsberg, «Call to Mutiny,» dans Protest and Survive, E.P. Thompson and Dan Smith, eds., (New York : Monthly Review Press, 1981); et de Barry B. Blechman et Stephen S. Kaplan, Force Without War (Washington : Brookings Institution, 1978). 2 Stephen S. Kaplan, Diplomacy of Power: Soviet Armed Forces as a Political Instrument (Washington : Brookings Institution, 1981), p.270-288. 3 Jack Anderson, «U.S. Viet Plans Include A-Bombs,» The Washington Post du 17 avril 1972, page B17. La rubrique d'Anderson était basée sur une l'information fournie par un ancien sergent de l'Air Force américaine. 4 William Bundy, A Tangled Web: The Making of Foreign Policy in the Nixon Presidency. (New York : Hill and Wang, 1998), p. 279-292. Bundy remarque que ce déploiement faisait partie d'une crise générale américo-soviético-chino-sud-asiatique qui aurait pu engendrer une confrontation ouverte entre superpuissances. 5 Ibid. 6 Henry Kissinger, Years of Upheaval, (Boston: Little, Brown and Company, 1982), p 575-599. 7 Sauf mention spécifique, les informations pour les années 1990 à 1998 proviennent de Stephen I. Schwartz «Miscalculated Ambiguity: US Policy on the Use and Threat of Use of Nuclear Weapons,» Disarmament Diplomacy, No. 23, février 1998. 8 Jeffrey Smith, «Clinton Directive Changes Strategy on Nuclear Arms Centering on Deterrence, Officials Drop Terms for Long Atomic War,» The Washington Post, 7 décembre 1997, p. A1. Le PDD-60 reste un document classé. Les citations sont de Robert G. Bell, Assistant Spécial du président pour les questions de Sécurité Nationale, et haut fonctionnaire«détaché». 9 Mr. Advani aurait dit : «Islamabad devrait prendre conscience du changement de la situation géostratégique dans la région et dans le monde devrait mettre un frein à sa politique anti-indienne, particulièrement par rapport au Cachemire». Mr. Advani a admis lors de la même conférence de presse que l'Inde avait un engagement de non-utilisation en premier: la capacité nucléaire de l'Inde «a amené les relations indo-pakistanaises à une étape qualitativement différente», a-t-il dit. Cela «signifie que tout en respectant le principe de la non-première frappe, l'Inde est résolue à traiter fermement les activités hostiles Pakistan au Cachemire». Kenneth J. Cooper, «Key Indian Official Warns Pakistan», The Washington Post, 19 May 1998, p. A15. |