IEER | Énergie et Sécurité No. 5


Le lien entre énergie et sécurité

Arjun Makhijani


Beaucoup de problèmes fondamentaux, écologiques, économiques ou de sécurité internationale qui affecteront la survie et le bien-être de l'humanité dans les siècles à venir sont centrés sur un seul mot: l'énergie. Le vingt et unième siècle verra-t-il une renaissance de l'énergie nucléaire pour contrecarrer l'accumulation des gaz à effet de serre (GES) qui menacent de changer radicalement le climat de la planète? Est-ce que le plutonium fera son entrée sur le marché comme source d'énergie utilisée à grande échelle, augmentant ainsi les menaces de prolifération? Est-ce que le robinet du pétrole du golfe Persique (le "lien vital" de l'Occident qui curieusement et problématiquement, se trouve en dehors de l'Occident), sera perturbé par des conflits ayant trait aux armes nucléaires et aux armes de destruction de masse?

Ces questions ne sont pas totalement nouvelles. Par exemple, pendant la Guerre froide, certains scénarios de guerre nucléaire du Pentagone commençaient par une crise dans la région golfe Persique et du Proche-Orient pour ensuite s'étendre à l'Europe. Pendant la Seconde Guerre mondiale, une grande partie de la stratégie était axée sur le contrôle des ressources pétrolières, l'élément vital de la machine de guerre de tous les protagonistes. En effet, la crise américano-japonaise qui a explosé avec le bombardement de Pearl Harbor était centrée sur les ressources de pétrole de l'Indonésie alors colonisée par la Hollande.1 Une partie de la stratégie des Alliés durant la deuxième guerre mondiale a été d'empêcher les Allemands d'accéder aux ressources d'uranium du Congo, alors colonisé par la Belgique.2

Les effets sur l'environnement ont aussi été manifestes dans le passé. Le fréquent recours au charbon dans les zones urbaines a donné naissance à de terribles épisodes de pollution de l'air, par exemple à Londres (et maintenant dans certains villes de Chine). Les conséquences dévastatrices de la dissémination de produits de la fission tels que l'iode 131 et le césium 137, à la suite d'accidents graves dans des centrales nucléaires, font partie des inquiétudes principales causées par l'énergie nucléaire. L'exploitation du charbon et de l'uranium a causé une pollution grave dans de nombreuses régions du monde. Le plutonium 239, généré en grandes quantités dans les centrales nucléaires, a été une source d'inquiétude majeure vis-à-vis de l'énergie nucléaire, non seulement à cause de son utilité pour la fabrication des armes atomiques, mais aussi parce qu'il a une longue demi- vie (24 000 années) et est très radioactif.

Ces problématiques sont maintenant réunies dans une même conjoncture politique, militaire et écologique sans précédent. En voici quelques caractéristiques:

  • L'accumulation des GES (notamment le gaz carbonique, le méthane, le protoxyde d'azote, et les halocarbones) a atteint un tel niveau qu'il est probable qu'elle soit en train de changer le climat global. L'expansion de l'utilisation de l'énergie nucléaire pour éviter un changement climatique catastrophique, a maintenant, non seulement le soutien de l'industrie nucléaire mais aussi celui de nombreux gouvernements, parmi lesquels, certains des plus riches et des plus puissants.
  • L'écroulement de l'Union soviétique, et la crise économique qui l'a suivi dans la région, ont renforcé la peur que des têtes nucléaires ou des matières utilisables pour les armes nucléaires (d'origine militaire or civile) puissent atterrir sur le marché noir.
  • Les Etats-Unis, la Russie, et d'autres Etats nucléaires proposent l'utilisation du surplus de plutonium des programmes militaires comme combustible dans les centrales nucléaires commerciales. De plus, malgré les piètres caractéristiques économiques, écologiques et de non prolifération du plutonium, de puissantes bureaucraties dans plusieurs pays (comme la France, l'Angleterre, la Russie, le Japon et l'Inde) soutiennent la continuation du retraitement du combustible usé. Dans le même temps, aux Etats-Unis, la séparation du plutonium à partir du combustible usé civil a retrouvé un intérêt aux yeux de défenseurs puissants financièrement et politiquement.
  • Depuis la révolution iranienne de 1979, la région du golfe Persique connaît des crises militaires intenses et à long terme, parmi lesquelles, la guerre entre l'Iran et l'Iraq des années quatre-vingts, l'invasion de 1990 du Koweït par l'Iraq, la guerre du Golfe de 1991, les programmes irakiens de développement d'armes de destruction de masse, et les sanctions des Nations Unies contre l'Iraq.
  • Une importante partie des ressources mondiales de gaz naturel, qui pourraient être utilisée pour soulager la crise des GES, se trouve dans les régions de l'Asie centrale et du golfe Persique, et dans des régions, sur terre et offshore, qui appartiennent à des pays comme l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan, l'Iran, l'Arabie saoudite, l'Iraq et le Katar. Ces mêmes pays possèdent également les plus grandes réserves de pétrole du monde. Dès lors, la sécurité du transport du gaz naturel, qui pourrait être vitale pour l'approvisionnement en énergie ainsi que pour la réduction des GES, s'ajoute aux nombreuses autres situations de crises pour la sécurité de la région.

Ces problèmes sont tellement imbriqués que des décisions majeures prises par de puissants gouvernements ou compagnies, quelle que soit la région, risquent d'avoir des effets profonds et de longue durée sur toutes les autres. Notre examen de la situation mondiale nous amène à conclure qu'il ne nous est pas possible de fournir des informations et une analyse solides sur les conséquences du développement nucléaire en matière de sécurité, de santé et d'environnement, si nous ne prenons pas en compte en même temps les problèmes de l'énergie en général.

L'équipe de l'IEER a une expertise solide sur les problèmes de changement de climat (y compris la protection de la couche d'ozone), bien que cet aspect de notre travail soit moins familier pour beaucoup que notre travail sur les armes atomiques. La plus grande partie de mon travail dans les années soixante-dix et dans une large mesure mon travail dans les années quatre-vingts et quatre-vingt dix a été consacrée à ces sujets. L'IEER a écrit plusieurs rapports sur la protection de la couche d'ozone en commençant par Saving Our Skins, une analyse de base sur la chimie de la destruction de l'ozone préparée en 1987, pour finir par Mending the Ozone Hole, publié en 1995 par MIT Press. Dans le courant de cette année, l'IEER intégrera une plus grande partie de ce travail avec les problèmes d'environnement et de santé liés aux armes nucléaires qui ont constitué auparavant le thème central de nos publications et rapports.


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novembre 1999



LES NOTES BAS DE PAGE

1. Daniel Yergin, The Prize, New York: Simon and Schuster, 1991, pp.314­6.

2. Leslie R. Groves, Now It Can Be Told: The Story of the Manhattan Project, (New York: Harper & Brothers: 1962), pp.33­35 et pp.218­220.