

Par Arjun Makhijani, Lisa Ledwidge et Annie Makhijani
Lors de son discours d’investiture en 1963, le Gouverneur George C. Wallace a fait une déclaration tristement célèbre en faveur de la ségrégation raciale, en annonçant sur un ton provocateur : « La ségrégation maintenant, la ségrégation demain, la ségrégation pour toujours. » Le 11 juin 1963, il se tenait à la porte de l’Auditorium Foster de l’Université d’Alabama essayant de barrer l’entrée à deux jeunes étudiants noirs américains. Il ne s’est écarté qu’à l’arrivée des officiers et agents fédéraux. Ceci constituait une violation de la Constitution américaine dans la mesure où la Cour suprême, dans sa fameuse décision Brown contre le Bureau de l’Éducation, avait unanimement décidé que la ségrégation raciale dans les écoles constituait une violation du Quatorzième Amendement. Adoptant apparemment la même attitude pour les armes nucléaires au niveau mondial, le gouvernement américain, bien qu’étant partie au Traité de non-prolifération nucléaire et bien que la Constitution américaine stipule que les traités sont « la loi suprême du pays », envisage de « conserver durablement »1 ses armes nucléaires. En décembre 2007, l’Administration nationale de sécurité nucléaire (NNSA) du Département américain de l’énergie (DOE) a publié un projet d’étude d'impact sur l'environnement programmatique supplémentaire (SPEIS) sur la transformation de son complexe nucléaire militaire.2 Selon l’approche officielle, ce complexe redynamisé serait l’instrument qui permettrait à l’arsenal nucléaire de perdurer. En 1996, la Cour internationale de justice a rendu un avis consultatif unanime établissant que les États détenteurs d’armes nucléaires étaient obligés, en application de l’Article VI du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), de procéder à un désarmement nucléaire « dans tous ses aspects ». En 1995 et à nouveau en l’an 2000, lors des conférences des parties au TNP, les États-Unis et tous les autres États nucléaires parties au traité ont affirmé qu’ils élimineraient complètement les armes nucléaires. En l’an 2000, ils ont accepté un ensemble spécifique de 13 initiatives qui constitueraient des étapes sur la voie d’une élimination complète des armes nucléaires. En 2005, les États-Unis ont fait barrage à toutes tentatives de désarmement y compris la simple mention des 13 conditions dans la déclaration finale de la Conférence de révision du TNP, qui s’est soldée par un échec lamentable. Dans une synthèse acerbe après la conférence, Joseph Cirincione, de la Fondation Carnegie, notait :
Entre temps, les États-Unis avaient déjà abandonné le Traité antimissiles balistiques (ABM), dont la poursuite de la mise en œuvre était l’une des 13 mesures, et rejeté le Traité d’interdiction totale des essais nucléaires (TITE) dont la ratification en constituait une autre. Avant de procéder aux essais de son propre arsenal nucléaire, l’Inde qualifiait d’« apartheid nucléaire » ce système dans lequel quelques pays maintiennent des arsenaux nucléaires sans une définition claire de la manière de les éliminer, alors que les autres ne peuvent s’en doter. Les officiels indiens n’utilisent plus cette expression. Après tout, l’Inde est maintenant un membre de facto du « club nucléaire » en acquérant un statut « de membre honoraire de la communauté blanche » au niveau nucléaire, à la manière des Japonais dans le système d’apartheid sud-africain. Mais la réalité qui sous-tend « l’apartheid nucléaire » subsiste. Le programme Complex Transformation amènerait à le perpétuer en permettant aux États-Unis de produire de nouvelles armes nucléaires pendant un demi-siècle, tout en maintenant ses sites d’essais prêts à l’emploi. Les États-Unis ne sont pas les seuls en cause, bien sûr. Les quatre autres États nucléaires parties au TNP (Russie, Grande-Bretagne, France et Chine) ne laissent paraître aucune intention d’abandonner leurs arsenaux, et maintiennent et modernisent soit leurs ogives nucléaires soit leurs systèmes de vecteurs, ou les deux. Mais depuis leur rejet du TITE, leur retrait du Traité ABM et leur rejet de facto des 13 mesures, ce sont les États-Unis qui ont joué le rôle provocateur du Gouverneur de l’Alabama en 1963 à la porte du Club nucléaire, en encourageant et en renforçant le caractère récalcitrant des autres États nucléaires militaires. Quant à l’Inde, Israël et le Pakistan, tous États nucléaires, ils sont toujours dans un vide juridique du point de vue de leurs obligations puisque aucun deux n’est partie au TNP. Pourtant, ces trois pays sont dans une certaine mesure des alliés des États-Unis (au moment où ces lignes sont écrites, en février 2008). Le fait que le monde ne dispose pas d’une institution fédérale en mesure de faire appliquer au niveau mondial l’élimination des armes nucléaires n’obscurcit pas pour autant la situation morale ou légale. Ceci ne fait qu’illustrer parfaitement l’absence d’égalité devant la loi en matière d’affaires internationales, dans la mesure où les États dotés d’armes nucléaires font appel à ce même TNP pour rappeler à l’ordre des pays bien moins puissants, que ce soit par des sanctions, la menace d’une guerre ou même la guerre, encore un autre aspect de cet apartheid mondial.5 Le programme visant à une « Ogive de remplacement fiable » (Reliable Replacement Warhead – RRW) constitue un élément central du projet de l’Administration nationale de sécurité nucléaire (NNSA), même si le projet d’étude d'impact sur l'environnement (SPEIS) affirme qu’il n’est pas essentiel pour la Transformation du complexe qui est recherchée.6 Le programme RRW vise à la création d’une nouvelle génération d’armes nucléaires plus fiables, d’une maintenance plus facile, et plus sûres en ce qu’elles empêcheraient une utilisation non autorisée.7 L’ « alternative privilégiée » spécifiée dans le projet d’étude d’impact comporte les éléments principaux suivants :
D’autres éléments portent sur la recherche et le développement sur les explosifs haute puissance au Laboratoire national Lawrence Livermore et les essais d’explosifs haute puissance à très petite échelle (moins d’un kilogramme) et d’autres recherches au Laboratoire national Sandia. Coûts Le projet de Transformation du complexe nucléaire militaire
de la NNSA maintiendrait les dépenses en faveur du nucléaire
militaire à leur niveau de la Guerre froide, soit une dépense
annuelle de plus de 6 milliards de dollars pour une période minimum
de 25 ans.10 Ce chiffre ne fait pas état des dépenses
à long terme pour la décontamination et la mise à
l’arrêt définitif des installations. Il ne tient
pas non plus compte de la tendance du Département de l’énergie
à sous-estimer de façon importante les coûts de
ses projets importants. Le Tableau 1 montre la hausse des coûts
pour certains grands projets du DOE.
Livermore et Los Alamos Par ailleurs, bien qu’un des arguments utilisés pour justifier la Transformation du complexe soit censé être le regroupement des activités nucléaires militaires, le nombre d’installations importantes dans l’alternative préférée reste le même qu’à présent. En admettant que la superficie des bâtiments occupés puisse baisser, la réduction du nombre de bâtiments plutôt que l’élimination des sites superflus où s’effectuent des activités nucléaires militaires peut difficilement être qualifiée de regroupement. Les options stratégiques de regroupement n’ont pas été étudiées, notamment en ce qui concerne Los Alamos et Livermore. Prenons tout d’abord le cas de Livermore. Une nouvelle machine de grande taille, le National Ignition Facility, est enlisée dans les dépassements de coûts et les difficultés techniques. Étant donné que les installations sur les hautes énergies du Laboratoire national Sandia au Nouveau Mexique ont plutôt bien fonctionné,12 le principal résultat tangible du National Ignition Facility est le trou laissé dans le portefeuille des contribuables. Un autre exemple concerne le nombre limité de recherches sur les explosifs haute puissanceassignées à Livermore. Les mêmes recherches doivent aussi se dérouler à Pantex, à Sandia et sur le site d’essais du Nevada. Pourquoi la recherche assignée à Livermore ne pourrait-elle pas se faire sur l’un des autres sites, surtout vu que les quantités à tester à Livermore sont réduites ? La nécessité de poursuivre la production des charges au plutonium est encore plus discutable. Une récente étude de JASON, un groupe de scientifiques de haut niveau qui fournit régulièrement des analyses et des avis au gouvernement, notamment sur les questions nucléaires militaires, a conclu que la durée de vie escomptée pour les charges au plutonium était de l’ordre de 100 ans :
Il n’est pas nécessaire d’augmenter la capacité de production des charges nucléaires, ni même d’avoir une telle capacité de production. Tout ceci ne paraît être que la poursuite d’un vaste programme de distribution de fonds publics au lobby nucléaire militaire. Tous les débats liés à la sûreté et à la fiabilité portent généralement sur les composants du secondaire ou sur les composants non nucléaires. Les nouveaux moyens de production de charges nucléaires n’ont rien à voir avec ces préoccupations de sûreté, même si elles étaient légitimes. En outre, dans le contexte des exigences de désarmement du TNP, elles ne le sont pas. Des recherches précédemment entreprises par l’IEER ont montré qu’il n’y a jamais eu de défaillance de sûreté liée au vieillissement dans le composant primaire des armes nucléaires.14 Par ailleurs, presque tous les problèmes liés à la sûreté ont été découverts dans les cinq années qui ont suivi la production des ogives nucléaires. Les inquiétudes portant sur la fiabilité tournent autour de la question de savoir si une tête nucléaire exploserait à la puissance attendue ou à une puissance supérieure, et aussi près que prévu de la cible (ou plus près). Dans le contexte d’une obligation de fortes réductions des armes nucléaires et de désarmement nucléaire, de telles préoccupations ne relèvent pas vraiment des obligations des États-Unis dans le cadre des traités. Par le passé, on aurait pu faire valoir que la précision de l’estimation des performances jouait un rôle de dissuasion. Mais la Guerre froide est terminée et les préoccupations de sécurité actuelles sont essentiellement liées au terrorisme. Ces inquiétudes sont sans lien avec les considérations portant sur la puissance exacte des armes nucléaires américaines. C’est plutôt l’existence même de ces armes et la détermination à les conserver qui suscitent des inquiétudes en matière de sécurité. L’année dernière, dans une lettre ouverte historique, quatre experts particulièrement respectés dans le domaine de la politique étrangère, George P. Schultz, William J. Perry, Henry A. Kissinger et Sam Nunn, se sont fait l’écho de cette réalité :
Par conséquent, même dans le cadre d’une réflexion stratégique conventionnelle, la puissance précise des armes nucléaires, en cas d’usage, est essentiellement une question théorique ; elle ne devrait pas donner lieu à d’importantes dépenses, un mauvais exemple de non prolifération au niveau mondial, dans une attitude qui rappelle l’alcoolique prêchant l’abstinence assis derrière un comptoir. Finalement, la compétition entre Livermore et Los Alamos pour la conception des composants nucléaires de « l’ogive de remplacement fiable » a été « remportée » par Livermore. Compte tenu des multiples problèmes à Los Alamos, une option serait clairement de mettre fin à la conception des armes nucléaires et aux fonctions relatives à la production à Los Alamos. Dans la mesure où il est inutile d’avoir une nouvelle production de charges nucléaires, cette option serait accompagnée d’un arrêt de la production de nouvelles charges. Une autre option consisterait à mettre un terme à toute nouvelle conception d’armes nucléaires nouvelles et aux fonctions de production dans les deux laboratoires. Ce serait pour nous l’option à privilégier. Risques pour la santé humaine Les problèmes ne se limitent pas au risque d’entraîner une prolifération et au gaspillage de l’argent des contribuables. On peut s’attendre à ce que la poursuite de la production des armes nucléaires continue d’engendrer des problèmes pour la santé et l’environnement. L’augmentation de la production des armes nucléaires va créer de nouveaux déchets alors que les anciens déchets ne sont toujours pas gérés ni même comptabilisés correctement. Le DOE estime que l’exposition des travailleurs à la radioactivité donnera lieu à environ 0,1 mort par cancer par an.16 Quant cette valeur de mortalité annuelle attendue est multipliée par la durée prévue de fonctionnement de 50 ans, environ cinq travailleurs pourraient mourir d’un cancer du fait des doses d’irradiation professionnelle. Les populations environnantes seraient également mises en danger. Par exemple, certains accidents, comme un incendie ou une explosion dans le four de coulée, pourraient entraîner entre 11 et 20 décès par cancer dans les populations résidant autour de Los Alamos.17 Ces estimations sont directement issues du projet d’étude d’impact sur l’environnement (SPEIS). Par ailleurs, les estimations de dose en cas d’accidents pour les travailleurs « non impliqués » paraissent beaucoup trop faibles. Le projet d’étude d’impact fait l’hypothèse qu’un tel travailleur sera situé à un kilomètre du lieu de l’incendie ou de l’explosion, alors qu’il existe une forte probabilité que, vu la configuration des bâtiments et des routes de Los Alamos, beaucoup de travailleurs se retrouveront beaucoup plus près. Les doses externes varient approximativement en fonction de l’inverse du carré de la distance. Par exemple, si des travailleurs « non impliqués » sont à 100 mètres du lieu de l’accident, la dose estimée est environ 100 fois supérieure à l’estimation du DOE. Le projet d’étude d’impact ne donne pas non plus d’estimation pour le nombre des travailleurs « impliqués » (ceux qui seraient sur le lieu de l’accident hypothétique) qui décéderaient d’un cancer ou de leurs blessures immédiates à la suite d’un tel accident. Risques pour l’environnement Il y a ensuite la question de la pollution de l’environnement.
Le voisinage de Los Alamos n’est pas très idéal,
puisqu’il est établi que du plutonium, du strontium et
d’autres radionucléides ont migré dans les eaux
souterraines à proximité du site. Du fait des anciens
rejets, les eaux pluviales dans les canyons ainsi que les eaux souterraines
à proximité sont contaminées, dans certains cas
au delà des normes pour l’eau potable (voir Tableaux 2
et 3). Même si cette eau n’est pas utilisée pour
la boisson, elle se déverse néanmoins dans le Rio Grande.
Problèmes de sécurité à Los Alamos En janvier 2007, le Directeur de la NNSA a été relevé de ses fonctions, en partie du fait des graves problèmes de sécurité et des scandales à répétition au Laboratoire national de Los Alamos (LANL).20 Un des problèmes majeurs au LANL, mais qui n’a toujours pas fait l’objet d’examens approfondis, concerne les lacunes de sa comptabilité du plutonium en ce qui concerne les déchets. Il existe deux types de documents comptables pour les comptes de plutonium. Un de ces comptes, le Système de gestion et de garanties pour les matières nucléaires (NMMSS), le compte global pour les matières nucléaires, présente un écart avec la comptabilité des déchets, notamment celle qui compilée par le LANL pour l’Agence de protection de l’environnement (EPA) dans le cadre de son programme d’envoi de déchets transuraniens au WIPP (installation pilote de confinement des déchets) pour une évacuation en formation géologique. Une étude de l’IEER a montré que la comptabilité du NMMSS et celle du WIPP pour le plutonium dans les déchets ne peuvent pas être simultanément vraies (bien qu’elles puissent être toutes les deux fausses).21 L’écart constaté est de l’ordre de 300 kilogrammes. Les conséquences pour l’environnement sont potentiellement graves si la quantité présente dans les déchets est supérieure de 300 kilogrammes à la quantité supposée actuellement. Les implications en matière de sécurité sont potentiellement graves s’il manque 300 kilogrammes dans la comptabilité du NMMSS . Nos tentatives réitérées pour que le DOE et la NNSA, ainsi que l’EPA, enquêtent sérieusement sur ce problème (une quantité de plutonium équivalant à 60 bombes) se sont soldées par un échec.22 La NNSA a confirmé à l’IEER que la comptabilité du NMMSS était correcte. De la même manière, nous avons reçu l’assurance de l’EPA que la comptabilité du WIPP était correcte. Ces deux affirmations ne peuvent être correctes toutes les deux, c’est tout simplement arithmétiquement impossible. De nombreux scandales portant sur des problèmes de sécurité ont eu lieu à Los Alamos, dès l’époque du Manhattan Project, quand le modèle de bombe au plutonium a été volé et donné aux Soviétiques. Plus récemment, en 2006, un employé a sorti des documents ultra confidentiels sur un lecteur flash, retrouvé par la suite dans un mobile home.23 Dans ses commentaires sur le champ d’application du projet de SPEIS,24 l’IEER a fait remarquer que, compte tenu de la gravité et de la fréquence des problèmes de sécurité, le DOE devrait envisager au moins une option qui ne prévoit aucune fonction militaire pour Los Alamos. La recommandation de l’IEER n’a pas été prise en considération. Comme indiqué plus haut, des fonctions sur les armes nucléaires ont été attribuées à Livermore, sans grande justification pour ce choix, même dans le cadre de nouveaux moyens de productions d’armes. L’alternative préférée peut donc être considérée comme la pire à de nombreux égards. En effet, cette option se traduit par :
Vers une reprises des essais d’armes nucléaires ? Il est raisonnable de penser que les armes nucléaires dotées des nouveaux types de charges nucléaires devront être testées avant de pouvoir être certifiées comme des composants sûrs et fiables de l’arsenal nucléaire américain. L’IEER constate que le but du Programme de maintien de l’arsenal nucléaire (Stockpile Stewardship) est de certifier « la sûreté et la fiabilité des armes nucléaires sans essais souterrains. »25 Toutefois, l’introduction de nouveaux modèles de charges nucléaires plutôt que l’utilisation des charges existantes, qui ont déjà été certifiées après les essais sur les types d’armes existants, laisse clairement ouverte la possibilité qu’un ou plusieurs types de têtes nucléaires dotées de ces nouveaux modèles devront être testés avant d’obtenir une certification pour l’arsenal nucléaire américain. L’éventualité d’essais a déjà été évoquée dans les milieux officiels, sous forme d’un refus de commentaires sur les essais nucléaires :
Aussi, avant même que le premier coup de pelle soit donné pour la mise en œuvre du nouveau programme, les représentants gouvernementaux à des postes décisionnels sont en désaccord. En outre, une fois les constructions effectuées, il n’y a aucune garantie que les utilisations spécifiques auxquelles les installations seront affectées en 2030, 2040 ou 2050 seront celles qui sont envisagées aujourd’hui pour ce qui est des types de charges nucléaires qui seront fabriqués, ou des objectifs de conception imposés pour ces armes. Le but affirmé du programme de Transformation du complexe nucléaire est le respect des exigences du Département de la défense (DOD) et des responsables de la sécurité nationale. Le programme RRW peut être engagé dans l’intention de ne pas avoir à tester la tête nucléaire, mais cette intention pourrait s’évanouir si, par exemple, les directeurs des laboratoires nationaux ou des responsables du DOD décident après la fabrication des premières charges qu’il est nécessaire de procéder à des essais pour la sûreté et/ou la fiabilité. Le recours aux essais est devenu encore plus vraisemblable vu les piètres résultats obtenus par le DOE dans la réalisation des grands projets technologiques que nous évoquions plus haut. La conception et la fabrication d’une nouvelle charge nucléaire qui serait l’élément essentiel d’une tête nucléaire qui pourrait être certifiée sans essais représenteraient un énorme défi, quelles que soient les circonstances. Sous la direction du DOE, vu la façon dont il a fonctionné ces vingt dernières années, la probabilité des essais et les dommages pour l’environnement qui en résulteraient est beaucoup plus élevée. Des problèmes de gestion et des problèmes imprévus dans la conception, ou des nouvelles exigences de conception découlant de l’attribution de nouvelles fonctions aux armes nucléaires dans le programme du DOD, ou une quelconque combinaison de ces facteurs pourraient aboutir à un manque de confiance dans la fiabilité des nouvelles charges si des essais ne sont pas effectués. Comme les essais constituent l’une des conséquences raisonnablement prévisibles du lancement de nouveaux modèles de charges nucléaires, l’IEER avait déclaré que l’impact sur l’environnement de la reprise des essais d’armes nucléaires dans le Site d’essais du Nevada devait être analysé dans le projet d’étude d’impact (SPEIS). Mais cette recommandation n’a pas non plus été prise en considération. Plus précisément, l’analyse des conséquences des essais souterrains devrait prendre en compte les recherches effectuées sur le Site d’essais du Nevada (NTS) qui indiquent que le plutonium sous une forme colloïdale peut se déplacer beaucoup plus rapidement qu’on le supposait quand les essais ont été réalisés.27 L’examen des conséquences des essais sur le NTS doit être fait pour la même raison qu’il faut analyser l’impact des accidents qui peuvent être raisonnablement considérés comme possible, même s’ils sont improbables, en application de la législation sur l’environnement.28 Dans le cas qui nous préoccupe, la probabilité des essais est bien supérieure à celle de beaucoup des accidents postulés par le DOE qui figurent dans l’étude d’impact sur l’environnement (EIE) et qui sert de fondement au projet de SPEIS. Si les États-Unis reprennent les essais, il est probable qu’une ou plusieurs autres puissances nucléaires, comme la Russie, la Chine ou l’Inde feront de même. Il est à noter que la Chine n’a pas ratifié le TITE et qu’il est peu probable qu’elle le fasse si les États-Unis ne le font pas en premier ; l’Inde n’a pas signé ce traité. Il n’y a aucune assurance que la reprise des essais étrangers se fasse de manière souterraine ou, si c’est le cas, qu’il n’y ait pas d’importantes émissions de radioactivité. Ainsi, il est impossible de ne pas envisager l’éventualité que de nouveaux modèles de charges nucléaires puissent finalement conduire à une liquidation complète des normes environnementales, même si cette hypothèse peut apparaître improbable aujourd’hui. Les conséquences environnementales directes et indirectes pour les États-Unis d’une reprise des essais à l’étranger devraient être examinées dans le cadre des impacts potentiels globaux, comme sont étudiés les accidents, certains étant assez improbables. Conclusions Le projet d’EIE programmatique supplémentaire offre la perspective choquante d’un demi-siècle supplémentaire de composants pour des armes au plutonium et à l’uranium hautement enrichi et d’assemblage de têtes nucléaires, un maintien du nombre des laboratoires, d’éventuels décès par cancer chez les travailleurs, et une contamination potentielle des riverains, notamment dans le cas de certains accidents. Aucune analyse n’a été faite sur les risques liés aux problèmes de sécurité (notamment des problèmes de comptabilité du plutonium) alors que l’alternative préférée recommandée est le développement de la production des charges nucléaires à Los Alamos, où ces problèmes ont été monnaie courante. Il n’y a pas la moindre reconnaissance des obligations américaines dans le cadre du TNP, tel qu’il a été interprété par la Cour internationale de justice. Aucune analyse n’a été faite du risque posé aux États-Unis par la provocation à la prolifération que représente la poursuite de l’acquisition de nouvelles armes nucléaires ou même de la reprise des essais nucléaires, qui pourrait être une conséquence de cette tentative. L’Article VI de la Constitution américaine, qui fait des traités la loi suprême des États-Unis, n’est absolument pas pris en compte. Le second paragraphe de l’Article VI, stipule dans son intégralité que :
La posture nucléaire des États-Unis ressemble de plus
en plus à l’équivalent nucléaire de la position
ségrégationniste, récalcitrante et illégale
de George Wallace en 1963. Il faut reconnaître, au crédit
de G. Wallace, que ce dernier a renoncé à sa position
à la fin de sa vie. Par quel processus les États-Unis
et les autres pays dotés d’armes nucléaires arriveront-ils
au point de dénoncer l’apartheid nucléaire et de
s’engager dans la voie de l’élimination des armes
nucléaires au niveau mondial ? Quel meilleur moment pour poser
cette question et attendre une réponse qu’à la veille
d’élections historiques aux États-Unis ?
LES NOTES BAS DE PAGE 1 Il s’agit ici de la formulation officielle pour décrire le but du Programme de maintien de l'arsenal nucléaire mis en place en 1994. Voir, par exemple, une fiche d’information du DOE sur le programme, de 2004, à l’adresse http://www.nv.doe.gov/library/FactSheets/DOENV_1017.pdf. 2 U.S. Department of Energy, National Nuclear Security Administration, Draft Complex Transformation Supplemental Programmatic Environmental Impact Statement, DOE/EIS-0236-S4, décembre 2007, http://www.eh.doe.gov/NEPA/docs/deis/deis0236S4/index.htm. Ce programme s’appelait auparavant Complex 2030. 3 Nicole Deller, Arjun Makhijani et John Burroughs, eds., Rule of Power or Rule of Law? An Assessment of U.S. Policies and Actions Regarding Security-Related Treaties, Apex Press, New York, 2003, pp. 24–29. 4 Joseph Cirincione, "Failure in New York," Carnegie Endowment for International Peace, 7 juin 2005, http://www.carnegieendowment.org/npp/publications/index.cfm?fa=view&id=17042. Il est actuellement Président du Ploughshares Fund. 5 Pour une analyse du système économique et politique mondial en tant qu’apartheid mondial, voir Arjun Makhijani, Manifesto for Global Democracy : Two Essays on Imperialism and the Struggle for Freedom. New York, Apex Press, 2004. 6 Draft SPEIS 2007, Section 2.5.8. 7 Pour plus d’informations sur le programme RRW, voir la fiche d’information de mars 2007 de la NNSA, "Reliable Replacement Warhead Program," http://www.nnsa.doe.gov/docs/factsheets/2007/NA-07-FS-02.pdf. 8 Draft SPEIS 2007 p. S-2. 9 Draft SPEIS 2007, Section 3.17. 10 Tom Clements, "DOE on that $150 billion for rebuilding the complex," e-mail du 23 février 2008 sur la liste ANA Bananas, citant George C. Allen Jr., Directeur de l’Office of Transformation du DOE. 11 Richard Rowberg, "The National Ignition Facility: Management, Technical, and Other Issues," CRS report for Congress, Order code RL30540, Congressional Research Service, mise à jour du 8 novembre 2001. 12 Voir, par exemple, la description de certaines expériences du laboratoire Sandia sur les hautes énergies dans Arjun Makhijani et Hisham Zerriffi, Nuclear Safety Smokescreen, Institute for Energy and Environmental Research, Takoma Park, Maryland, juillet 1998. 13 JASON Program Office, Pit Lifetime, R.J. Hemley, et al., JSR-06-335, MITRE, McLean, VA, 11 janvier 2007, p. 1. (« Autorisé à la diffusion publique »). 14 Hisham Zerriffi et Arjun Makhijani 1996, op.cit. 15 George P. Shultz, William J. Perry, Henry A. Kissinger and Sam Nunn "A World Free of Nuclear Weapons," Wall Street Journal, 4 janvier 2007; Page A15, en ligne sur http://www.fcnl.org/issues/item.php?item_id=2252&issue_id=54. 16 DRAFT SPEIS 2007, Table 3.16-1. 17 DRAFT SPEIS 2007, Table 5.1.12-1a. 18 U.S. Department of Energy, National Nuclear Security Administration. Los Alamos Site Office, Draft Site-Wide Environmental Impact Statement for Continued Operation of Los Alamos National Laboratory, Los Alamos, New Mexico, DOE/EIS-0380D, juin 2006, http://www.eh.doe.gov/nepa/docs/deis/eis0380d/index.html et Code of Federal Regulations. Title 40–Protection of Environment. Chapter I–Environmental Protection Agency. Part 141–National Primary Drinking Water Regulations, 7-1-05 Edition, http://www.access.gpo.gov/nara/cfr/waisidx_05/40cfr141_05.html. 19 Ibid. 20 "Statement from Linton Brooks," 4 janvier 2007, http://www.nnsa.doe.gov/docs/newsreleases/2007/PR_2007-01-04_NA-07-01.pdf. 21 On pourra trouver une analyse de cette assertion dans le rapport de l’IEER intitulé, Dangerous Discrepancies, http://www.ieer.org/reports/lanl/weaponspureport.pdf. 22 On pourra consulter la correspondance avec l’EPA, le DOE et la NNSA à l’adresse http://www.ieer.org/latest/pudiscrepanciesindex.html. 23 Pour un historique des nombreuses infractions relatives à la sécurité à Los Alamos, voir la compilation établie par le Project on Government Oversight sur http://www.pogo.org/p/homeland/ha-071212-lanl.html et les URL des documents liés à cet endroit et sur http://www.pogo.org/p/environment/eo-losalamos.html. 24 http://www.ieer.org/comments/dsmt/bombplexnoi.pdf. 25 Stockpile Stewardship Program, op.cit., http://www.nv.doe.gov/library/FactSheets/DOENV_1017.pdf. 26 William J. Broad, David E. Sanger et Thom Shanker, "U.S. Selecting Hybrid Design for Warheads," New York Times, 7 janvier 2007. 27 A. B. Kersting, D. W. Efurd, D. L. Finnegan, D. J. Rokop, D. K. Smith et J. L. Thompson, "Migration of plutonium in groundwater at the Nevada Test Site," Nature 397 (1999) 56–59. 28 NEPA est le sigle pour National Environmental Policy Act (Loi nationale sur la politique de l’environnement). Elle exige qu’une Étude d'impact sur l'environnement soit établie et processus de commentaires publics pour toutes les interventions fédérales importantes.
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L'Institut pour la Recherche sur l'Énergie et l'Environnement(La version anglaise de ce numéro, Science for Democratic Action v. 15, no. 3, a été publiée en avril 2008.)
Mise en place en avril 2008