IEER | Énergie et Sécurité No. 36


Des risques insurmontables : L’énergie nucléaire peut-elle résoudre le problème du réchauffement climatique ?

Par Brice Smith1


Aujourd’hui, le changement climatique représente de très loin, la plus grave vulnérabilité du système énergétique mondial. Même s’il existe des incertitudes importantes, l’impact écologique et humain des conséquences potentielles du réchauffement climatique sont tellement diverses et potentiellement graves que des mesures de précaution immédiates s’imposent.

Comparée aux combustibles fossiles, l’énergie nucléaire émet des niveaux de gaz à effet de serre bien inférieurs même si l’on tient compte de l’extraction, de l’enrichissement et de la fabrication du combustible.2 De ce fait, certains en sont venus à croire que l’énergie nucléaire pourrait jouer un rôle dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

L’aspect pratique le plus important, mais rarement pris en considération dans le débat, est le suivant : combien de centrales nucléaires faudra-t-il pour avoir un impact significatif sur les futures émissions de dioxyde de carbone des centrales à combustibles fossiles ? Nous avons envisagé en détail deux scénarios représentatifs pour le futur développement de l’énergie nucléaire. L’hypothèse du taux de croissance de l’électricité est la même pour les deux (2,1 pour cent par an), une valeur comparable à celles prévues dans la plupart des études classiques sur le secteur électrique.

Effondrement de la plate-forme glaciaire Larsen B, Péninsule antarctique

Effondrement de la plate-forme glaciaire Larsen B, Péninsule antarctique
Effondrement de la plate-forme glaciaire Larsen B, Péninsule antarctique Effondrement de la plate-forme glaciaire Larsen B, Péninsule antarctique Effondrement de la plate-forme glaciaire Larsen B, Péninsule antarctique Effondrement de la plate-forme glaciaire Larsen B, Péninsule antarctique

Effondrement de la plate-forme glaciaire Larsen B, Péninsule antarctique. Les chercheurs s’attendaient à ce que cette plate-forme glaciaire, de la taille de Rhode Island, finisse un jour ou l’autre par se réduire, mais ils ont été surpris qu’elle se brise en 35 jours seulement. Au cours des 50 dernières années, la Péninsule Antarctique s’est réchauffée de 2,5 °C, soit cinq fois plus que le reste du monde.

(Crédit photo : Ted Scambos, National Snow and Ice Data Center, http://earthobservatory.nasa.gov/Study/LarsenIceShelf/)

Scénarios de croissance nucléaire

Le premier scénario est issu d’une étude de 2003 du Massachusetts Institute of Technology.3 Dans ce rapport, les auteurs ont envisagé un « scénario de croissance mondial » correspondant à un scénario de référence de 1 000 gigawatts (GW) de capacité nucléaire installée dans le monde en 2050. Dans la mesure où tous les réacteurs en fonctionnement aujourd’hui seront fermés dès la moitié du siècle, ceci représenterait une augmentation nette d’un facteur trois environ par rapport à la capacité effective actuelle. Pour donner une idée de l’importance de ce chiffre, il faudrait raccorder au réseau mondial un nouveau réacteur tous les 15 jours en moyenne entre 2010 et 2050.

Malgré le développement prévu pour l’énergie nucléaire par e ce scénario de croissance mondiale, la proportion d’électricité fournie par les centrales nucléaires n’augmenterait que légèrement, passant d’environ 16 pour cent aujourd’hui à 20 pour cent. Par conséquent, la production issue des centrales à combustibles fossiles continuerait à croître et les émissions de dioxyde de carbone (le gaz à effet de serre le plus important) issues du secteur électrique continueraient d’augmenter.

Pour pouvoir envisager un effort plus sérieux de limitation des émissions de carbone par l’utilisation de l’énergie nucléaire, nous avons élaboré un « scénario de croissance à émissions constantes ». En utilisant la même augmentation de la demande que celle prévue dans le rapport du MIT, nous avons calculé le nombre de réacteurs nucléaires qui seraient nécessaires pour simplement maintenir les émissions mondiales de dioxyde de carbone à leur niveau de l’an 2000.

En prenant en compte une série d’hypothèses sur la future contribution des énergies renouvelables et des centrales à gaz, nous sommes arrivés au résultat qu’il faudrait entre 1 900 et 3 300 GW de capacité nucléaire pour maintenir les émissions à un niveau constant. Par souci de simplicité, nous avons retenu le chiffre de 2 500 GW pour l’étude du scénario alternatif. Ce scénario revient grosso modo à faire l’hypothèse que le nucléaire joue à peu près le même rôle dans le secteur mondial de l’électricité en 2050 que le charbon aux États-Unis aujourd’hui.

Pour pouvoir réduire considérablement les émissions de dioxyde de carbone, le rythme de construction devrait dépasser une centrale nucléaire par semaine. Nous n’avons pas envisagé de tels scénarios dans la mesure où les dangers liés à l’utilisation de l’énergie nucléaire pour répondre aux émissions de gaz à effet de serre sont suffisamment clairs dans les deux scénarios analysés ici.

Évaluation des scénarios

Étant donné que le temps et les ressources sont limitées, un choix s’impose entre les sources d’électricité. Un effort de développement considérable devrait favoriser certaines aux dépends des autres. La meilleure combinaison d’alternatives variera en fonction des ressources et des besoins aux niveaux local, régional et national. Dans ce choix, les critères suivants devraient servir de points de repère :

  1. les différentes options doivent pourvoir apporter une contribution importante à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, une préférence étant donnée à celles qui parviennent le plus rapidement à des réductions ;
  2. elles doivent être économiquement compétitives pour faciliter leur entrée rapide sur le marché ;
  3. elles doivent avoir les effets les plus limités possibles sur l’environnement et la sécurité et elles devraient être compatibles avec une vision à plus long terme pour créer un système énergétique mondial équitable et durable.

C’est dans ce contexte que doit être jugé l’avenir de l’énergie nucléaire.

Sécurité

Le lien entre un développement important de l’énergie nucléaire et la prolifération des armes nucléaires représente probablement le plus grand problème. Pour pourvoir aux besoins du scénario de croissance mondiale ou du scénario de croissance à émissions constantes, la capacité mondiale en enrichissement d’uranium devrait être augmentée d’un facteur deux et demi à six approximativement.4 Un pour cent seulement de la capacité d’enrichissement nécessitée par le scénario de croissance mondiale suffirait pour fournir de l’uranium hautement enrichi pour près de 210 armes nucléaires chaque année. Le retraitement du combustible usé augmenterait significativement les risques pour la sécurité (voir plus loin).

Les propositions visant à réduire les risques de prolifération des armes atomiques ont peu de chance de réussir dans un monde où les cinq États nucléaires militaires reconnus cherchent à conserver indéfiniment leurs arsenaux. L’institutionnalisation d’un système qui permet à certains États de posséder des armes nucléaires, tout en imposant des inspections intrusives et en restreignant les activités auxquelles peuvent procéder les autres États ne peut être durable. Comme le résume M. Mohamed ElBaradei, le Directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique :

Nous devons abandonner l’idée impossible selon laquelle il est moralement répréhensible que certains pays cherchent à se doter d’armes de destruction massive, mais acceptable que d’autres en détiennent pour leur sécurité et continuent d’affiner leur capacités et de définir des plans pour les utiliser.5

Sans un programme concret et vérifiable d'élimination irréversible des dizaines de milliers d’armes nucléaires existantes, aucune stratégie de non-prolifération n’est susceptible d’être efficace, aussi énergique soit-elle.

Sûreté

L’éventualité d’un accident catastrophique d’un réacteur ou d’une attaque terroriste bien coordonnée auraient comme conséquence le rejet d’une grande quantité de radioactivité constitue un autre danger spécifique à l’énergie nucléaire. Un tel rejet de radioactivité pourrait avoir des conséquences extrêmement graves pour la santé des populations et l’environnement. Une étude réalisée par les Laboratoires nationaux de Sandia, baptisée CRAC-2, a estimé que l’accident le plus catastrophique sur une centrale nucléaire américaine pourrait, pour certains sites, aboutir à des dizaines de milliers de morts immédiates et à long terme et causer des centaines de milliards de dollars de dommages.6 Même si l’enceinte de confinement secondaire du réacteur restait intacte, un accident grave serait néanmoins très coûteux. Peter Bradford, un ancien membre de la Commission de la réglementation nucléaire (américaine) (NRC), résume ainsi la situation :

L’accident de Three Mile Island servi de leçon à Wall Street : un groupe d’exploitants de réacteurs agréés par la NRC, pas plus mauvais que les autres, peuvent en 90 minutes transformer un capital de 2 milliards de dollars en un chantier de décontamination de 1 milliard de dollars.7

Malgré l’importance de la sûreté des réacteurs, les évaluations probabilistes de risques utilisées pour estimer la probabilité d’accidents présentent de nombreuses faiblesses méthodologiques qui limitent leur utilité. Tout d’abord, il est particulièrement difficile de gérer les questions d’exhaustivité et la façon de prendre en compte les défauts de conception. Ensuite, certaines difficultés tiennent au fait que l’énergie nucléaire exige à tout moment un niveau de compétence très élevé de la part de l’autorité de sûreté et de l’encadrement, et à tous les niveaux jusqu’aux opérateurs et aux équipes de maintenance. Enfin, le recours accru à l’informatique et aux systèmes numériques a des effets mitigés sur la sûreté, avec des améliorations possibles en fonctionnement normal mais aussi d’éventuels problèmes inattendus pendant des accidents. Compte tenu des incertitudes inhérentes aux analyses de risques, William Ruckelshaus, qui a dirigé l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) sous les présidents Nixon et Reagan, incitait à la prudence :

Nous devons rappeler que les données d’évaluations de risques peuvent être un peu comme un espion prisonnier : si vous les torturez suffisamment longtemps, it vous dira tout ce que vous voulez leur faire dire.8

Durant pratiquement 3 000 années-réacteurs d’expérience dans les centrales nucléaires américaines, il s’est produit une fusion de cœur partielle et un certain nombre de situations où un incident ou une catastrophe a été évité(e) de justesse. À partir de ces chiffres, la probabilité annuelle d’occurrence d’un tel accident est estimée entre 1 sur 8 440 et 1 sur 630.9 En utilisant la probabilité moyenne d’accident de 1 sur 1 800 par an, et en retenant l’hypothèse du rapport du MIT selon lequel les futures centrales seront dix fois plus sûres que celles qui sont en fonctionnement aujourd’hui, nous arrivons au résultat que la probabilité qu’il se produise au moins un accident quelque part dans le monde d’ici 2050 serait supérieure à 75 % pour le scénario de croissance mondiale, et supérieur à 90 % pour le scénario de croissance à émissions constantes.

La possibilité que l’opinion publique s’en prenne violemment à l’utilisation généralisée de l’énergie nucléaire à la suite d’un accident constitue une vulnérabilité importante. Si l’énergie nucléaire était en phase d’expansion à ce moment, la pression de l’opinion à la suite d’un accident ne laisserait pas beaucoup d’options. D’un autre côté, si des programmes à long terme d’arrêt du nucléaire étaient déjà mis en place, il y aurait beaucoup plus de choix possibles, qui pourraient être renforcés avec moins de perturbations pour l’ensemble de l’économie.

Combustible usé

La gestion des déchets radioactifs représente une autre difficulté. La présence dans les déchets de plutonium utilisable à des fins militaires complique le problème. Même si la gestion des déchets de faible activité va continuer à poser des difficultés, la principale préoccupation, et de loin, porte sur la gestion des combustibles nucléaires usés. Les longues périodes radioactives de certains radionucléides présents dans les déchets compliquent la tâche (par exemple : plutonium-239, demi-vie 24 000 ans, technetium-99, demi-vie 212 000 ans ; iode-129, demi-vie 15,7 millions d’années).

D’ici 2050, le scénario de croissance mondiale entraînerait un quasi-doublement du rythme moyen de production du combustible usé, avec des augmentations proportionnellement plus importantes dans le cadre du scénario de croissance à émissions constantes. En supposant une augmentation à un rythme constant, un site de stockage de la capacité de Yucca Mountain (70 000 tonnes) devrait être mis en service dans le monde tous les cinq ans et demi pour accueillir les déchets qui seraient produits dans le cadre de ce scénario de croissance mondiale. Pour le scénario de croissance à émissions constantes, un nouveau site serait nécessaire tous les trois ans en moyenne.

Il serait très difficile de caractériser et de choisir des sites d’enfouissement suffisamment rapidement pour prendre en charge ces déchets. Des recherches se poursuivent depuis plus de vingt ans sur Yucca Mountain, le seul choix privilégié par le Département de l’énergie (DOE) pour un site d’enfouissement depuis 1987. Malgré cet effort, et des dépenses qui s’élèvent à près de 9 milliards de dollars, aucune demande d’autorisation d’exploitation n’a jusqu’ici été déposée. En fait, en février 2006, le Secrétaire à l’énergie Samuel Bodman a admis que le DOE ne peut plus prévoir de date officielle pour l’ouverture de Yucca Mountain du fait des difficultés auxquelles le projet est constamment confronté.

Au niveau international, aucun pays ne prévoit d’avoir un site d’enfouissement en fonctionnement avant 2020, au plus tôt, et tous les programmes de ce type ont connu des problèmes pendant la phase de développement. Même si la capacité par site d’enfouissement est augmentée, l’évacuation en site géologique profond demeurera une vulnérabilité de premier ordre pour un système énergétique nucléaire de grande ampleur.

Les alternatives à l’évacuation par enfouissement ne pourront probablement pas répondre aux difficultés posées par les quantités de déchets qui seraient générées dans le cadre du scénario de croissance mondiale ou du scénario de croissance à émissions constantes. Non seulement les propositions visant au retraitement des combustibles usés ne résoudraient pas le problème des déchets, mais elles augmenteraient considérablement les dangers associés. Les procédés de retraitement sont coûteux et posent un certain nombre de risques graves pour l’environnement, tout en continuant à générer d’importants volumes de déchets destinés à un enfouissement en couche géologique. En outre, le retraitement aboutit à la séparation de plutonium utilisable à des fins militaires, ce qui renforce considérablement les risques de prolifération Même si les futures technologies de retraitement comme UREX+ ou le pyroretraitement pourraient présenter certains avantages du point de vue de la non-prolifération, elles continueraient de présenter un risque significatif si elles étaient déployées à grande échelle. Dans le cadre du scénario de croissance mondiale, les auteurs de l’étude du MIT estiment qu’il faudrait plus de 155 tonnes de plutonium séparé annuellement pour fournir le combustible MOX (oxydes mixtes) nécessaire. Un pour cent seulement de ce plutonium civil suffirait à produire plus de 190 armes nucléaires chaque année.

Les auteurs de l’étude du MIT reconnaissent les coûts élevés et les impacts négatifs du retraitement et, par conséquent, recommandent de ne pas l’utiliser. Ils proposent au contraire un entreposage provisoire et un développement des recherches sur l’évacuation des déchets dans des forages très profonds (« deep borehole disposal »). Il est possible que des forages très profonds s’avèrent une alternative dans des pays qui n’ont que des quantités limitées de déchets. Toutefois, s’engager dans une importante augmentation du taux de production des déchets sur la seule base de la plausibilité d’une option de gestion des déchets à venir reviendrait à répéter l’erreur majeure que l’énergie nucléaire a commise par le passé. Le concept de l’enfouissement dans des excavations en couche géologique remonte au moins à 1957. Toutefois, il s’est avéré très difficile de concrétiser cette idée, et aucun assemblage usé n’a encore été stocké définitivement quelque part dans le monde.

Coûts

Avec des prévisions de coûts se situant entre six et sept cents de dollar par kilowatt-heure (kWh) pour les nouveaux réacteurs, l’énergie nucléaire risque d’être une source d’électricité coûteuse. Les tableaux 1 et 2 reprennent les données de l’étude du MIT et d’une étude réalisée à l’Université de Chicago.10 Le tableau 1 présente les estimations utilisées pour les coûts d’investissements prévus, les délais de construction et le taux d’intérêt pour le gaz naturel, le charbon et l’énergie nucléaire aux États-Unis. Le Tableau 2 donne des estimations du coût par kilowatt-heure.

Tableau 1 : Comparaison de certaines hypothèses utilisées dans les études du MIT et de l’Université de Chicago

Type de production Étude MIT (2003) Étude de l’Université de Chicago (2004)
Coût d’investissement instantané
(« overnight »)
($ par kW)
Délai de construction
(années)
Taux d’intérêt effectif Coût d’investissement instantané
(« overnight »)
($ par kW)
Délai de construction
(années)
Taux d’intérêt effectif
Gax naturel 500 2 9,6% 500 à 700 3 9,5%
Charbon 1 300 4 9,6% 1 182 à 1 430 4 9,5%
Nucléaire 2 000 5 11,5% 1 200 à 1 800 7 12,5%

Tableau 2 : Coût actualisé de l’électricité dans les estimations des études du MIT et de l’Université de Chicago

Type de production Rapport MIT (2003) Étude de l’Université de Chicago (2004)
Charbon a 4,2 cents par kWh 3,3 à 4,1 cents par kWh
Gaz naturel (TGCC) b 3,8 à 5,6 cents par kWh 3,5 à 4,5 cents par kWh
Énergie nucléaire c 6,7 cents par kWh 6,2 cents par kWh

a Ces estimations correspondent à des centrales à charbon pulvérisé. Le coût actualisé du charbon dans l’étude du MIT est de 1,30 $ par million de Btu (MBtu) tandis que le prix moyen du charbon dans l’étude de l’Université de Chicago est 1,02 à 1,23 par MBtu.

b Ces estimations correspondent à une technologie de turbines à gaz naturel à cycle combiné (TGCC). Le coût actualisé du gaz naturel dans l’étude du MIT se situe entre 3,77 $ et 6,72 par MBtu. Le prix moyen du gaz naturel dans l’étude de l’Université de Chicago se situe entre 3,39 et 4,46 $ par MBtu. Le cours récent du gaz naturel a été bien au-dessus du cours « élevé » de combustible utilisé dans ces études. Toutefois, les prix du gaz à long terme devraient rester dans la zone de prix prévue par l’étude du MIT si des politiques sur l’efficacité énergétique, les économies d’énergie et un recours accru au gaz naturel liquéfié sont poursuivies.

c Le coût d’investissement instantané (overnight) d’une centrale nucléaire dans l’étude du MIT est de 2 000 $ par kW. Même si l’analyse de l’Université de Chicago prend en compte une fourchette de coûts d’investissement allant de 1 200 à 1 800 $ par kW, l’estimation inférieure de cette fourchette était tellement loin de ce que l’expérience permet d’escompter raisonnablement aux États-Unis et dans le monde qu’elle ne constitue pas une base crédible pour l’analyse. La valeur médiane de la fourchette de l’Université de Chicago, 1 500 $ par kW, a été utilisée dans cette analyse.

Même si un certain nombre de réductions éventuelles de coûts ont été envisagées par les promoteurs de l’énergie nucléaire aux États-Unis, il est improbable qu’elles puissent être obtenues sans subventions importantes du gouvernement fédéral. Ceci est d’autant plus vrai que les réductions de coûts devraient être assurées dans le cadre des calendriers extrêmement serrés définis par le scénario de croissance mondiale ou le scénario de croissance à émissions constantes.

Des alternatives prometteuses

Un certain nombre d’énergies alternatives, économiquement compétitives par rapport à la « nouvelle » énergie nucléaire, sont disponibles à court ou moyen terme.11 Le choix entre ces alternatives dépendra principalement de la rapidité avec laquelle elles peuvent être mises sur le réseau et de leur impact relatif en matière d’environnement et de sécurité.

Parmi les options disponibles à court terme pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, les deux plus prometteuses aux États-Unis et dans d’autres zones de l’hémisphère Nord sont l’amélioration de l’efficacité énergétique et le développement de l’utilisation de l’énergie éolienne dans des sites favorables. À environ quatre à six cents de dollar le kWh, l’éolien dans des sites favorables aux États-Unis est déjà compétitif avec le gaz naturel et la nouvelle énergie nucléaire. Avec les priorités pertinentes dans la modernisation des infrastructures de transport et de distribution et dans la façon dont la régulation est assurée dans le secteur électrique, l’éolien pourrait se développer rapidement aux États-Unis. En fait, sans aucun changement majeur dans le réseau existant, l’énergie éolienne pourrait se développer jusqu’à atteindre 15 à 20 pour cent de l’approvisionnement en électricité des États-Unis, à comparer à moins d’un demi pour cent en 2003, sans impact négatif sur la stabilité globale ou la fiabilité.

Des améliorations dans l’efficacité énergétique pourraient également se poursuivre à moyen terme). Par exemple, au fur et mesure du renouvellement du parc foncier, les bâtiments les plus anciens pourraient être remplacés par des ouvrages plus économes. En outre, l’utilisation de l’énergie éolienne, de cellules solaires en couche mince, d’hydraulique moderne sur les barrages existants et de certains types de biomasse durables pourrait permettre aux renouvelables de représenter une proportion de plus en plus importante de l’approvisionnement en électricité à moyen terme. Cette expansion des renouvelables pourrait être facilitée par le développement d’une combinaison robuste de différentes technologies, le développement de réseaux régionaux renforcés pour aider à stabiliser la contribution de l’éolien et du solaire par une répartition géographique, l’utilisation de systèmes hydrauliques à pompage pour stocker l’électricité en excédent pendant les périodes de faible demande et l’intégration plus étroite de parcs éoliens de grandes dimensions avec une capacité de production thermique au gaz naturel.12

Bien entendu la mise en œuvre de nouveaux programmes d’efficacité énergétique et le développement des infrastructures nécessaires pour développer l’utilisation de l’éolien exigeront des efforts importants, cependant ces derniers doivent être comparés aux difficultés qui seraient rencontrées par le redémarrage d’une industrie nucléaire qui n’a pas eu une seule commande aux États-Unis depuis plus de 25 ans et n’a pas ouvert une seule centrale au cours des dix dernières années. En outre, le maintien du système énergétique actuel, basé sur les combustibles fossiles, est très coûteux. Par exemple, l’Agence internationale de l’énergie estime que le montant des investissements dans le pétrole et le gaz entre 2001 et 2030 atteindra près de 6 100 milliards de dollars, dont 72 pour cent iront vers des efforts de prospection de nouveaux sites et de mise en exploitation.

Des panneaux photovoltaïques à l’Oberlin College, Oberlin, OhioDes panneaux photovoltaïques à l’Oberlin College, Oberlin, Ohio

Des panneaux photovoltaïques à l’Oberlin College, Oberlin, Ohio. Ce bâtiment possède 420 m2 de panneaux photovoltaïques, des puits géothermiques en circuit fermé pour le chauffage et la climatisation, et un système de traitement des eaux usées qui s’inspire des écosystèmes des zones humides naturelles.

(Crédit photo : Robb Williamson et NREL)

Technologies de transition

Comparés avec notre système énergétique actuel, les programmes d’efficacité énergétique et d’énergies renouvelables ont peu d’impacts négatifs pour l’environnement ou la sécurité, ils présentent même de nombreux avantages. Par conséquent, ces options doivent être généralisées le plus largement possible. Toutefois, pour stabiliser le climat, il apparaît probable que certaines sources d’énergies obligeant à des compromis plus importants seront aussi nécessaires à titre de technologies de transition.

Les deux stratégies de transition les plus importantes sont le recours à l’importation de gaz naturel liquéfié (GNL) et le développement d’installations de gazéification intégrées à des centrales à cycle combiné (IGCC — integrated gasification combined cycle) avec séquestration des émissions de dioxyde de carbone dans des formations géologiques.

Pour la même production d’énergie , les centrales au gaz naturel à cycle combiné émettent environ 55 pour cent de CO2 en moins que les centrales à charbon pulvérisé. Si des améliorations du rendement et un développement des infrastructures de liquéfaction et de regazéification peuvent stabiliser à long terme le cours du gaz naturel au prix du GNL importé, l’utilisation de centrales au gaz naturel à cycle combiné devrait rester une option économiquement viable pour remplacer des centrales à charbon très inefficaces.

La gazéification du charbon réduirait fortement les émissions de mercure, de particules, de soufre et d’oxydes d'azote résultant de la combustion du charbon. Toutefois, pour être considérée comme une technologie de transition éventuellement viable, elle doit être accompagnée d’une séquestration du carbone, de l’injection et du stockage du CO2 dans des formations géologiques. Les États-Unis ont acquis une expérience de l’injection de dioxyde de carbone - pour améliorer le taux de récupération du pétrole - qui date d’au moins 1972. En outre, la faisabilité de la séquestration du dioxyde de carbone a été démontrée dans les champs gaziers de Sleipner en Mer du Nord et dans les gisements de gaz naturel d’In Salah en Algérie. Même si les coûts de telles stratégies sont plus incertains que ceux des autres options de réduction, les prévisions de coût pour l’électricité des centrales avec séquestration du carbone se situent néanmoins dans une fourchette de six à sept centimes par kWh.

L’augmentation de l’efficacité et le rapide développement de sources d’énergie alternatives feraient baisser la demande de charbon avec comme conséquence une réduction de certains aspects les plus inquiétants du charbon, comme le rasage du sommet d’une montagne (mountain top removal) pour atteindre la veine de charbon. En outre, il semble que la gazéification du charbon et la séquestration du carbone seraient plus adaptées dans les États de l’Ouest, étant donné le meilleur accès aux champs pétroliers et gaziers qui ont déjà été explorés et qui, grâce à une meilleure récupération du pétrole et du gaz, pourraient offrir des avantages économiques supplémentaires. Par contre, les États de l’Est sembleraient plus adaptés à une utilisation accrue du GNL pendant la période de transition, étant donné la capacité de regazéification déjà existante, le réseau de distribution bien développé, et les itinéraires de transport plus courts à partir des Caraïbes, du Venezuela et de l’Afrique de l’Ouest.

La poursuite de l’utilisation des combustibles fossiles pendant la période de transition présenterait de nombreux aspects négatifs. Toutefois, ils doivent être comparés aux dommages potentiellement catastrophiques qui pourraient résulter du changement climatique et aux dangers spécifiques de l’utilisation de l’énergie nucléaire. Risquer une éventuelle catastrophe pour la santé, l’environnement et la sécurité pour échapper à une autre ne relève pas d’une attitude rationnelle pour fonder une politique énergétique.

Aucun système énergétique n’est totalement dépourvu d’inconvénients. Le défi consiste à choisir la « moins mauvaise » combinaison d’options à court et moyen terme, tout en obtenant d’importantes réductions des émissions de CO2 au niveau mondial et en s’engageant dans le sens d’un développement durable et équitable du système énergétique mondial.

Conclusion

Tout comme la déclaration du Président de la Commission de l'énergie atomique (AEC) Lewis Strauss (prétendant que l’énergie nucléaire serait un jour « trop bon marché pour relever le compteur ») était un mythe bien avant la pose de la première pierre du premier réacteur civil américain, tout comme le lien entre le cycle du combustible militaire et la possibilité de fabriquer des armes nucléaires était largement reconnu avant que le Président Eisenhower n’ait exprimé pour la première fois sa vision d’un programme des « atomes pour la paix », une étude approfondie révèle aujourd’hui que les dépenses et les vulnérabilités liées à l’énergie nucléaire en feraient une option risquée et non viable pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Comme le concluent eux-mêmes les auteurs du rapport du MIT :

L’impact potentiel sur le public d’un échec au niveau de la sûreté ou de la gestion des déchets, et le lien avec la technologie des explosifs nucléaires, sont propres à l’énergie nucléaires et la sépare des autres options d’approvisionnement. Ces caractéristiques et le fait que le nucléaire est plus coûteux, ne permettent pas aujourd’hui de justifier de façon crédible un développement immédiat de l’utilisation de l’énergie nucléaire.13

L’énergie nucléaire est une source d’électricité particulièrement dangereuse, qui donnerait lieu à un grand nombre de risques graves si elle était utilisée à grande échelle. Il est très improbable que l’on puisse surmonter les problèmes de l’énergie nucléaire étant donné le grand nombre de réacteurs nécessaires pour influencer même modestement les émissions de dioxyde de carbone. La naissance de l’industrie nucléaire civile date maintenant de plus de 50 ans et la dernière commande de réacteur nucléaire aux États-Unis remonte à plus de 25 ans.

Il est temps d’abandonner l’option nucléaire pour se concentrer sur des options plus rapides, plus robustes et plus durables pour répondre à la préoccupation écologique la plus urgente. Les alternatives sont disponibles si le public et les décideurs ont la volonté de les concrétiser. Sinon, nos enfants et nos petits-enfants auront à en subir les conséquences.

 


LES NOTES BAS DE PAGE

1 Cet article est basé sur le livre de Brice Smith, Insurmountable Risks: The Dangers of Using Nuclear Power to Combat Global Climate Change (IEER Press, 2006). Les références détaillées se trouvent dans l’ouvrage qui peut être acheté sur www.EggheadBooks.com.

2 Voir Paul J. Meier, “Life-Cycle Assessment of Electricity Generation Systems and Applications for Climate Change Policy Analysis”, Ph.D. Dissertation, University of Wisconsin-Madison, août 2002, en ligne sur http://fti.neep.wisc.edu/pdf/fdm1181.pdf; et Uwe R. Fritsche, Comparison of Greenhouse-Gas Emissions and Abatement Cost of Nuclear and Alternative Energy Options from a Life-Cycle Perspective, Updated Version (Öko-Institut, Darmstadt, janvier 2006).

3 John Deutch and Ernest J. Moniz (co-chairs) et al., The Future of Nuclear Power, une étude interdisciplinaire du MIT, 2003, en ligne sur http://web.mit.edu/nuclearpower/pdf/nuclearpower-full.pdf.

4 Un réacteur à eau légère typique de 1000 mégawatts (MW) a besoin d’approximativement 100 000 à 120 000 UTS par an de services d'enrichissement pour son combustible. Pour simplifier ce calcul, nous avons supposé que 110 000 UTS seraient nécessaires annuellement pour de futurs réacteurs. (l’UTS, unité de travail de séparation, est une unité complexe qui représente essentiellement la quantité d’effort nécessaire pour parvenir à un niveau donné d’enrichissement.)

5 Mohamed El Baradei, "Saving Ourselves from Self-Destruction", New York Times, 12 février 2004.

6 Jim Riccio, Risky Business: The Probability and Consequences of a Nuclear Accident, une étude pour Greenpeace USA, 2001, en ligne sur www.greenpeace.org/raw/content/usa/press/reports/risky-business-the-probabilit.pdf.

7 Matthew Wald, “Interest in Building Reactors, but Industry Is Still Cautious,” New York Times, 2 mai 2005.

8 William D. Ruckelshaus, “Risk in a Free Society”, Risk Analysis, Vol. 4 No. 3, 157-162 (1984), pp. 157–158.

9 La fourchette citée représente notre estimation pour l’intervalle de confiance entre 5–95 pour cent pour le taux d’accident moyen (c’est-à-dire qu’il y 5 pour cent de chance pour que le taux d’accident réel soit supérieur à 1 sur 633 par an et 5 pour cent de chance pour qu’il soit inférieur à 1 sur 8 440 ans.)

10 The Economic Future of Nuclear Power, A Study Conducted at The University of Chicago, août 2004.

11 L’importance du fait que le coût de toutes les alternatives tend à se centrer autour de six à sept cents par kWh a été relevé à l’origine par le Dr Arjun Makhijani.

12 Le Dr Arjun Makhijani s’est prononcé depuis très longtemps pour des changements dans le système énergétique américain. Pour une analyse des recommandations de l’IEER proposées par le Dr Makhijani sur la façon de faciliter au mieux la diffusion des programmes d’efficacité énergétique et le développement des énergies renouvelables, notamment par des actions au niveau local et au niveau étatique, voir : pp. 181–195 d’Arjun Makhijani et Scott Saleska, The Nuclear Power Deception (Apex Press, New York, 1999); pp. 48–57 d’Arjun Makhijani, Securing the Energy Future of the United States: Oil, Nuclear, and Electricity Vulnerabilities and a post-September 11, 2001 Roadmap for Action, novembre 2001; and, pp. 7–10 d’Arjun Makhijani, Peter Bickel, Aiyou Chen, et Brice Smith, Cash Crop on the Wind Farm: A New Mexico Case Study of the Cost, Price, and Value of Wind-Generated Electricity, préparé pour une présentation devant la North American Energy Summit Western Governors’ Association, Albuquerque, Nouveau Mexique, 15–16 avril 2004. Tous sont accessibles sur le site www.ieer.org.

13 Deutch and Moniz, op.cit., p. 22 (c’est nous qui soulignons).

 


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(La version anglaise de ce numéro, Science for Democratic Action v. 14, no. 2, a été publiée en août 2006.)

Mise en place juillet 2007