IEER | Énergie et Sécurité No. 36


Editorial : Le retour des messies du nucléaire

Par Arjun Makhijani1


L’enrichissement et le retraitement de l’uranium, des termes autrefois réservés aux intellos férus d’ésotérisme nucléaire, font tous les jours la une des journaux. Politiciens et diplomates en débattent longuement ainsi que sur les risques de prolifération qui résultent de la diffusion de la technologie nucléaire civile.

Pourtant, étonnamment, dans un univers parallèle qui se joue également sur la scène publique, s’étalent les allégations de l’industrie nucléaire, amplifiées par la caisse de résonance des médias : le nucléaire peut jouer un rôle vital en sauvant notre planète d’un autre péril, les perturbations climatiques graves causées par les émissions anthropiques de gaz à effet de serre.

Est-ce possible ? L’énergie nucléaire pourrait-elle vraiment aider à sauver le monde de ce qu’on peut légitimement considérer comme le pire fléau environnemental auquel l’humanité se trouve confrontée ? L’histoire nous conseille deux choses : une prudence par rapport aux proclamations messianiques de l’industrie nucléaire et une analyse attentive du problème.

Les fervents partisans de l’énergie nucléaire ont dans un premier temps promis que cette énergie ferait accéder tout un chacun, du plus riche au plus pauvre, à un paradis économique. Les moindres caprices et besoins seraient exaucés. Mais c’était surtout du rêve et de la propagande.

Il y a près de vingt ans, en fouillant dans les étagères d’une importante bibliothèque , j’ai découvert un article de 1950 écrit par un ingénieur de recherche du nom de Ward Davidson, de la Consolidated Edison Company de New York. Il était publié dans Atomics, une revue de l’industrie nucléaire de l’époque. Dans une actualisation d’un avis antérieur de 1947, il écrivait que les problèmes techniques auxquels était confrontée l’énergie nucléaire étaient encore plus décourageants qu’il ne l’avait imaginé. Par exemple, les exigences sur les matériaux devraient être très strictes, étant donné les températures élevées et les dommages causés par les flux neutroniques importants. Les essais sur les alliages pour en garantir la qualité et la régularité nécessaires seraient difficiles. Tout ceci signifiait, bien sûr, que l’énergie nucléaire serait très coûteuse.

La lecture de cette déclaration visionnaire de 1950 m’a ouvert les yeux. Comme presque tout le monde, je croyais que la conclusion technique qui prévalait habituellement dans les milieux nucléaires des années 1940 et 1950 était que l’énergie nucléaire serait bientôt « trop bon marché pour relever le compteur. » Après tout, cette déclaration a été faite en 1954 par Lewis Strauss, président de la Commission américaine de l’énergie atomique (AEC), et répétée sans fin. Je partais de l’hypothèse que Strauss et ses pareils, qui croyaient que l’énergie nucléaire serait très bon marché, faisaient simplement une erreur. La découverte de l’article de Davidson a réveillé le premier soupçon de quelque chose qui a été clairement démontré par une recherche ultérieure : toutes les analyses sérieuses s’accordaient à l’époque pour conclure que l’électricité nucléaire serait coûteuse.

La formule « trop bon marché pour relever le compteur » tenait en partie à un aveuglement, comme le montrent les déclarations grandiloquentes et invraisemblables qu’ont tenu des gens tout à fait sérieux comme Glenn Seaborg, qui a dirigé l’équipe qui, la première, a séparé le plutonium, et Robert Hutchins, le Président de l’Université de Chicago pendant le Projet Manhattan. Elle faisait par ailleurs partie d’une propagande organisée visant à dissimuler l’horreur de la bombe à hydrogène.

En septembre 1953, moins d’un mois après l’explosion de la première bombe à hydrogène soviétique, Thomas Murray, un membre de l’AEC, écrivait au président de la Commission que les États-Unis pourrait retirer un « capital de propagande » d’une campagne de publicité autour de leur récente décision de construire la centrale nucléaire de Shippingport. Sterling Cole, le président du Comité mixte sur l’énergie atomique au Congrès américain (Joint Committee on Atomic Energy), craignait que les Soviétiques devancent les États-Unis pour faire fonctionner une centrale nucléaire et ainsi prétendre être les véritables promoteurs de l’atome « pacifique ». Dans une lettre à l’un de ses collègues membre du Congrès, Sterling Cole écrivait :

Il serait possible que les relations entre les États-Unis et tout autre pays soient gravement affectées si la Russie devait construire avant nous une centrale atomique à usage pacifique. Le fait que la Russie puisse en fait démontrer ses intentions « pacifiques » dans le domaine de l’énergie atomique, alors que nous en sommes encore à nous concentrer sur des armes nucléaires, pourrait porter un coup majeur à notre position dans le monde.

Dès 1948, la Commission de l’énergie atomique a déclaré au Congrès que « le coût d’une centrale à combustible nucléaire serait significativement supérieur à celui d’une centrale au charbon de capacité similaire. » Parmi les premières critiques sur les aspects économiques de l’énergie nucléaire, une des plus directes a été formulée par C.G. Suits en décembre 1950 dans son discours devant l’Association américaine pour le progrès de la science. À cette époque, Suits était le vice-président et le directeur de la Recherche à General Electric, alors chargé de l’exploitation des réacteurs plutonigènes de Hanford dans l’État de Washington et une des principales sociétés développant des réacteurs nucléaires pour la production de l’électricité. Dans son discours, reproduit dans la revue de l’industrie nucléaire Nucleonics (Vol. 8, n° 2, février 1951), Suits déclare carrément que :

On peut affirmer sans risque de se tromper […] que l’énergie atomique n’est pas l’instrument par lequel l’homme atteindra pour la première fois une émancipation économique, quel que soit le sens qu’on lui donne ; et ce n’est pas elle qui le débarrassera de son « fardeau de labeur », quel que soit le sens qu’on donne à cette expression. On pourrait entendre les gens s’esclaffer franchement dans les laboratoires qui travaillent sur ce problème si quelqu’un s’aventurait à parler de l’atome comme d’un moyen pour débarrasser l’homme de son fardeau de labeur. Ce n’est certainement pas le cas !

[…] Les aspects économiques de l’énergie atomique ne sont pas intéressants pour le moment, et cela risque d’être le cas pendant encore très longtemps. C’est une énergie coûteuse, pas une énergie bon marché comme on a amené le public à le croire.

Aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après les chimères et la propagande, et plus d’un quart de siècle après la dernière commande de réacteur aux États-Unis, l’industrie nucléaire est sur le retour. À l’époque, c’était la promesse d’une source d’énergie inépuisable, ce qu’Alvin Weinberg, le premier directeur du Laboratoire national d’Oak Ridge appelait une source d’énergie « magique ». L’uranium-238, qui n’est pas un combustible nucléaire, serait transformé en combustible dans les réacteurs surgénérateurs, même si ces derniers consommaient un combustible au plutonium. À la fin du cycle, il y aurait plus de combustible qu’au début. Les réserves d’uranium-238 étant assez abondantes, l’aspect physique du fantasme n’était que légèrement exagéré.

Mais il n’y a pas que l’aspect physique nucléaire. Une source d’énergie doit encore répondre à des critères de sûreté, de fiabilité et de coût. Dans le cas de l’énergie nucléaire, il se pose aussi le problème très spécifique de la prolifération nucléaire, dissimulé pour partie dans le plutonium présent dans le combustible usé et pour partie dans la diffusion du savoir-faire. Envisagés ensemble, ces facteurs ont dissipé la « magie » de l’aspect physique dès le début. Les réacteurs surgénérateurs et le retraitement qui leur est associé ne sont pas encore parvenus à un stade commercial, après plus de 100 milliards de dollars dépensés dans le monde (dollars constants de 1996) et plus de cinquante ans d’efforts.

La comptabilité du plutonium visant à garantir qu’une partie n’est pas détournée à des fins militaires a toujours été très difficile. Le livre du Dr Smith, Insurmountable Risks, résumé dans l’article de couverture, donne des exemples de cette situation dans le secteur civil. Mais même dans le secteur militaire, au laboratoire le plus ancien et le plus fameux de l’histoire des armes nucléaires, le Laboratoire national de Los Alamos, la comptabilité du plutonium rejeté dans les déchets est déplorable comme le montre l’article « Dangereuses anomalies comptables » dans ce numéro.

C’est la même chose aujourd’hui. Les émissions de dioxyde de carbone d’un système électrique nucléaire peuvent être maintenues à un niveau très faible ; en fait un système tout-nucléaire pourrait théoriquement les réduire à zéro. Mais aujourd’hui ce n’est pas un problème de physique; pas plus que ça ne l’était hier.

Les problèmes sont les suivants :

  1. Combien l’énergie nucléaire coûtera-t-elle par rapport à d’autres moyens permettant de se débarrasser des émissions de dioxyde de carbone ?
  2. Quel montant de subventions sera nécessaire, étant donné que Wall street est réticent par rapport à l’énergie nucléaire ?
  3. Quels seront les risques d’accidents catastrophiques si nous construisons des réacteurs au rythme d’un par semaine ou plus, en grande série, dans le monde entier ?
  4. Que se passera-t-il en matière de sécurité d’approvisionnement énergétique en cas d’attaques terroristes ou d’accidents désastreux de l’ampleur de Tchernobyl ?
  5. Que faire pour le plutonium contenu dans les déchets ?

Dans Insurmountable Risks, Brice Smith analyse attentivement toutes ces questions et bien d’autres encore. C’est un travail de recherche méticuleux qui attire l’attention sur les dangers considérables qui pourraient exister si l’on tentait de résoudre le problème de la réduction des émissions de dioxyde de carbone en recourant à une utilisation à grande échelle de l’énergie nucléaire. S’il n’y avait pas d’autre alternative, la gravité de la menace à laquelle est confrontée l’humanité et les autres espèces du fait du changement climatique mériterait une réflexion approfondie sur les risques de l’énergie nucléaire. Mais d’autres alternatives nous sont offertes, qui nous éviteront de laisser aux générations futures le casse-tête de la prolifération et les risques de paysages radioactifs comme la sinistre zone autour de Tchernobyl.

Ce n’est pas que ces alternatives ne présentent aucun risque. Certaines, comme la séquestration du carbone ou les terminaux GNL (gaz naturel liquéfié), impliquent des risques significatifs. La transition qui nous permettra de passer de la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui à un monde doté d’un système énergétique sûr et sans émissions de carbone sera dure et compliquée.

Un peu de la même manière qu’un malade atteint d’un cancer peut choisir de subir temporairement une chimiothérapie malgré ses effets secondaires toxiques, nous aurons à faire des choix difficiles dans les décennies qui viennent pour éviter les conséquences potentiellement catastrophiques du réchauffement climatique. Pour faire ces choix, l’un des principaux critères doit certainement être d’imposer le plus petit fardeau possible aux générations futures. Le nucléaire fait exactement l’inverse : l’essentiel de la charge est reporté sur l’avenir.

L’idée que l’énergie nucléaire va nous sauver du changement climatique est aujourd’hui à la mode tout comme l’étaient les hymnes à l’énergie nucléaire comme source magique d’énergie il y a un demi-siècle de cela. Avant de mordre au discours des lobbies nucléaires, lisez le livre de Brice Smith. Et travaillez ensuite aux alternatives.

 


LES NOTES BAS DE PAGE

1 Cet éditorial est essentiellement de l’avant-propos d’Arjun Makhijani au livre de Brice Smith, Insurmountable Risks (IEER Press, 2006), et s’inspire largement de la première de l’ouvrage de Makhijani et Saleska, The Nuclear Power Deception (Apex Press, 1999). On pourra retrouver les références de cet éditorial dans l’un ou l’autre de ces livres. Ces livres peuvent être achetés sur www.EggheadBooks.com. Sterling Cole, Letter to Congressman John Phillips du 20 mai 1953, avec une lettre d’accompagnement du secrétaire de l’AEC, Roy Snapp, 9 juillet 1953. DOE Archives, Box 1290, Folder 2. Atomic Energy Commission, “Report to the U.S. Congress, No. 4,” Washington, DC, 1948.

 


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(La version anglaise de ce numéro, Science for Democratic Action v. 14, no. 2, a été publiée en août 2006.)

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