IEER | Énergie et Sécurité No. 35


Compte Rendu De Voyage

Tchernobyl : Vingt ans après

Cathie Sullivan1


Au printemps 2004, j’ai effectué un voyage à Tchernobyl, le site de la centrale nucléaire la plus tristement célèbre au monde.

Le voyage, organisé par l’association Friends of Chernobyl Centers United States (FOCCUS) de Madison, dans le Wisconsin, a commencé par la capitale de l’Ukraine, Kiev, située à une centaine de kilomètre au sud du site de Tchernobyl. Nous nous sommes ensuite rendus à Slavoutitch, une ville de 27 000 habitants, où vivent les 4 000 personnes travaillant actuellement à Tchernobyl et leurs familles. Parmi eux certains ont été évacués en 1986 de Pripiat, la ville d’origine des employés de Tchernobyl, toujours inhabitable du fait de la contamination causée par l’accident.

Selon des représentants de la ville, Slavoutitch se bat depuis l’an 2000 pour évoluer vers un nouveau rôle en tant que centre national d’expertise nucléaire, particulièrement en matière de déclassement de réacteurs RBMK, du type de celui de Tchernobyl. Selon eux, l’avenir de la ville dépend de la poursuite des travaux à Tchernobyl, où le dernier des quatre réacteurs a été fermé en 2000 sous la pression de plusieurs gouvernements occidentaux.

De Slavoutitch, notre groupe s’est rendu à la centrale de Tchernobyl par le train réservé aux travailleurs. Au cours du trajet, d’une durée d’une heure, nous sommes brièvement passés dans le Belarus, qui a reçu l’essentiel des retombées des Tchernobyl.2 Lorsque la centrale est apparue à travers les brouillards matinaux au dessus des paysages de marais, nous avons mis en route nos caméscopes pour filmer le symbole des errements de la technologie du XXe siècle : le « sarcophage » de béton gris qui recouvre le réacteur détruit. (à la différence des tombes de pierre qui accueillaient les dépouilles des riches Grecs, le sarcophage de Tchernobyl ensevelit un coûteux réacteur nucléaire.) Les travailleurs qui nous accompagnaient nous ont immédiatement demandé d’arrêter nos caméras. Du fait des inquiétudes portant sur le terrorisme, la sécurité est très stricte à Tchernobyl.

Une fois arrivés à la centrale, nous avons remis nos passeports et nos couteaux de poche, déballé nos sacs à dos ou nos sacs à main pour l’inspection, puis nos noms ont été vérifiés à partir d’une liste fournie avant notre arrivée. De la salle d’observation, notre arrêt suivant, nous avons pu voir l’énorme sarcophage ainsi que des détecteurs de radioactivité placés sur les murs en vis-à-vis de la salle de 9 m de large, indiquant à quelle rapidité l’intensité du rayonnement augmente au fur et à mesure qu’on se dirige vers le sarcophage.

L’accident et le sarcophage

L’explosion de 1986 a fait sauter le couvercle massif du réacteur comme s’il s’agissait d’une simple pièce de monnaie, le laissant coincé et suspendu de travers à l’intérieur du réacteur en ruines. Le cœur du réacteur a pris feu, entraînant le plus grand rejet non militaire de radioactivité de l’histoire estimé entre 100 et 200 millions de curies de produits de fission.3

Le sarcophage de béton a été construit, en six mois environ, au-dessus du réacteur détruit,, par un nombre de travailleurs estimé à 250 000, qui sont intervenus en milieu très radioactif. Vingt ans de minima et maxima de températures saisonnières plus des interstices existant dans les structures d’origine, ont entraîné des vides qui représentent aujourd’hui la surface d’environ 13 terrains de football américain.4 Les oiseaux et les animaux vont et viennent, la radioactivité s’échappe, et la neige et la pluie s’accumulent à l’intérieur.

Il est envisagé de construire une immense nouvelle enceinte, destinée à enfermer complètement le sarcophage actuel ainsi que la salle des turbines qui lui est contiguë. Cette nouvelle structure, dont le coût prévu est supérieur à 1 milliard de dollars, minimisera la peur d’une possible libération des 10 tonnes de poussières radioactives accumulées dans les ruines si le sarcophage vieillissant venait à s’effondrer. Parmi les autres matériaux radioactifs présents se trouvent environ 180 tonnes de combustibles ou de matériaux contenant du combustible, 64 000 mètres cubes de matériaux de construction, 10 000 tonnes de matériaux de structure en métal et 800–1000 mètres cubes d’eau radioactive.5 À la suite d’une réunion en janvier 2006 à Kiev, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, qui gère avec l’Ukraine le Fonds international pour le sarcophage (Chernobyl Shelter Fund), a déclaré que l’attribution du contrat pour la construction du nouveau sarcophage devrait intervenir en 2006, l’essentiel de la construction devant être achevé en 2008. Le Fonds international pour le sarcophage est un consortium qui comprend les pays du G8, l’Union européenne, l’Ukraine, la République tchèque, la Finlande, l’Irlande, les Pays-Bas, la Norvège, la Pologne, la Corée du Sud, la Suède et la Suisse.6

Le modèle conceptuel du sarcophage à « nouveau confinement sécurisé » a été développé par un consortium comprenant le géant américain de la construction Bechtel Corporation, Battelle Memorial Institute, Électricité de France et un consortium d’entreprises ukrainiennes. Le nouveau sarcophage sera constitué d’une structure en forme d’arche d’une hauteur maximale de 92,5 mètres, une longueur de 150 mètres et une portée intérieure de 245 mètres. Il est suffisamment grand pour loger trois navires de la taille du Titanic.7 La structure est conçue pour résister à des charges de neige importantes, résister à des tremblements de terre et des vents violents et supporter quatre ponts roulants capables de soulever 50 tonnes chacun. Même s’il n’arrête pas les rayonnements, il fournira une enceinte résistant aux intempéries pendant plusieurs générations de travailleurs et les grues télécommandées et les machines de découpe de métaux conçues pour travailler dans des environnements fortement radioactifs.8

Pour protéger les travailleurs des importants niveaux de rayonnements ionisants, le nouveau sarcophage sera assemblé à environ 200 mètres de l’ancien. Avant que la construction puisse commencer, la zone d’assemblage doit elle-même être débarrassée du sol contaminé par la radioactivité, notamment d’environ 800 tranchées creusées à la hâte en 1986 et 1987 pour enfouir les débris radioactifs provenant de l’explosion.9 Un ancien agent de décontamination m’a confié que les emplacements des tranchées sont mal connus, et qu’il sera donc difficile de les retrouver et d’en retirer le contenu sans danger.

La ville de Tchernobyl

La centrale de Tchernobyl est située à une vingtaine de kilomètres de la ville de Tchernobyl, vieille de 800 ans, dont environ 18 000 habitants ont été évacués après l’accident. Aujourd’hui, les rues sont abandonnées, les mauvaises herbes ont envahi les jardins, les vitres des maisons sont brisées et le matériel agricole est rouillé et jonché de pommes pourries. Tchernobyl a été vidée par un désastre technologique que ses habitants ont à peine compris ; comme d’autres communautés anéanties par l’accident, c’est un endroit triste.

Mais la ville n’est pas complètement vide, même s’il est contraire à la loi d’y résider. Quelques anciens sont revenus et quelques familles plus jeunes occupent des maisons contaminées mais où elles n’ont pas de loyer à payer. Pour eux, les risques pour la santé sont compensés par la gratuité du logement. C’est un pari ; la radioactivité ne les rendra peut-être jamais malades, ou peut-être pas très malades, ou peut-être pas pendant beaucoup d’années. Pour les plus âgés, la radioactivité est un souci moins important. Ils mourront avant le développement d’un grand nombre de cancers. Pour eux, un exil permanent de leur ville natale serait un destin plus cruel.

Un des couples de personnes âgées avec qui nous avons eu l’honneur de parler, Anastasia et Nikolaï, ont survécu à la famine dans les années 1930 du temps de la dictature brutale de Joseph Staline, et à l’accident de Tchernobyl à une vingtaine de kilomètres de chez eux. Anastasia, dont le sourire révélait des dents en métal en haut et en matière plastique en bas, parlait si vite que notre interprète parvenait tout juste à traduire, pendant que son mari se contentait de sourire et gardait les yeux rivés sur le sol.

Anastasia avait huit ans quand Joseph Staline, pour punir les Ukrainiens de leur résistance à la collectivisation des terres, a envoyé des soldats dans toute l’Ukraine pour réquisitionner les récoltes de céréales de 1932 et 1933. Jusqu’à 7 000 000 d’Ukrainiens sont morts de faim pendant ces années.10 Anastasia nous a décrit les ventres gonflés des gens mal nourris de cette époque, dont elle faisait partie. Du temps des Soviets, elle et Nikolaï travaillaient dans une ferme collective : il conduisait un tracteur et elle travaillait comme concierge d’école et ouvrière agricole. Elle nous a donné son opinion sur l’accident de Tchernobyl sous forme de question : « Pourquoi est-ce qu’ils ont construit une centrale nucléaire à 20 kilomètres d’une ville de 18 000 habitants ? » Selon Anastasia, les autorités n’ont rien dit aux gens lors de l’accident et n’ont donné aucun conseil sur la façon de se protéger de la radioactivité.

Pendant que nous parlions avec Anastasia et Nikolai, mon amie Natalia Manzurova écoutait. Natalia, biologiste nucléaire inscrite sur le registre national russe des personnes pour lesquelles on a diagnostiqué une maladie liée à Tchernobyl, faisait partie des plus de 700 000 soldats et civils soviétiques envoyés comme « liquidateurs » pour décontaminer après l’accident.11 Elle a travaillé sur place pendant 4 ans et demi et s’est jointe à notre groupe pour donner un témoignage direct de la « décontamination » à Tchernobyl. Comme beaucoup d’autres, Natalia porte un « collier de Tchernobyl », une cicatrice au bas de la gorge provenant d’une opération de la thyroïde suite à une exposition à l’iode radioactive. Plusieurs fois par an, Natalia reçoit la visite de ce qu’elle appelle « l’ambassadeur de Tchernobyl », une métaphore pour les fréquents rhumes et manques d’énergie qui tiennent au mauvais fonctionnement de son système immunitaire hérité de son ancienne exposition à la radioactivité.

Pripiat

Nous avons également visité la ville de Pripiat, là où vivaient les travailleurs de Tchernobyl et leurs familles. Dans le contexte chaotique d’avril 1986, environ 45 000 personnes ont été évacuées de Pripiat trois jours après l’accident, dans un millier de cars réquisitionnés de Kiev.12 On leur a demandé de ne prendre que leurs papiers, un change de vêtements et un petit peu de nourriture pour le voyage en car, en leur disant qu’ils seraient de retour chez eux dans quelques jours. Ce fut la dernière fois que la majorité des résidents de Pripiat ont vu leurs maisons et ce qu’ils possédaient.

Il a fallu un certain temps pour se rendre compte que la totalité de la ville était devenue inhabitable du fait d’une contamination invisible, sans goût et sans odeur. Pendant que notre car se frayait un chemin dans des rues envahies de mauvaises herbes et contournait les branches bassed des arbres qui avaient poussé dans les fissures de la chaussée, je ne pouvais m’empêcher de me demander si dans quelques décennies Pripiat serait couverte comme une ancienne cité maya dans la jungle du Yucatan.

Aujourd’hui, nous a expliqué Natalia, des gardes et des clôtures contrôlent l’accès à Pripiat, mais le pillage de la ville a commencé peu après le départ de ses habitants en 1986. Certains de ces biens contaminés sont maintenant en la possession de personnes qui ne se doutent de rien, qui sont irradiés chez eux par des appareils ménagers ou d’autres objets volés à Pripiat.

Malgré le pillage et les montagnes de mobilier, appareils électroménagers ou autres objets contaminés transportés par les militaires pour être enterrés, il reste des traces des vies du passé à Pripiat. Dans un vieux hangar, nous avons découvert des banderoles de deux mètres de haut représentant des dirigeants soviétiques, toujours en attente du début du défilé du Premier Mai 1986 à Pripiat. J’ai pu y reconnaître le portrait de celui qui a été longtemps l’ambassadeur de l’Union soviétique aux États-Unis, Andréï Gromyko. Une urne pour les élections avec des restes de rubans rouges et un moulage en aluminium du marteau et de la faucille soviétiques sont posés à côté, souvenir des élections de style soviétique, dans lesquelles les candidats communistes sans opposants « remportaient » des majorités de 99 %. Certains pensent que l’accident de Tchernobyl a largement contribué à la chute du système soviétique. La politique de glasnost (transparence) de Gorbatchev a révélé une histoire qui répugnait aux citoyens soviétiques ; Tchernobyl a été considéré comme la goutte qui a fait déborder le vase.

Non loin de l’entrepôt, nous avons trouvé les restes d’une fête foraine avec des manèges, une grande roue et un entassement de voitures tamponneuses cabossées. J’imaginais les enfants, maintenant entre 20 et 30 ans, juchés sur les épaules de leurs pères et mangeant de la barbe à papa il y a 20 ans. Une mesure sur une touffe d’herbe à côté des voitures tamponneuses a indiqué 1 259 microroentgens/heure de radioactivité, le niveau de rayonnement le plus élevé que nous ayons rencontré pendant l’ensemble du voyage, légèrement supérieur même à notre relevé le plus élevé à la centrale.

Dans les salles saccagées d’une grande école maternelle, nous avons trouvé un tank soviétique miniature, des bureaux cassés et des livres jonchant le sol au milieu de la poussière et des vitres brisées. Les enfants des employés de Tchernobyl étaient privilégiés parce que leurs parents travaillaient dans une installation nucléaire. Entre autres avantages, ils bénéficiaient de bus modernes, d’un service téléphonique fiable et de plus de salles de cinéma, de bibliothèques, d’écoles et de complexes sportifs que la plupart des Soviétiques.

Dans un coin de l’école, je suis tombée sur une pile de gravures en sérigraphie. Pendant 29 ans, j’ai imprimé en sérigraphie et je possédais un atelier d’imprimerie à Santa Fé, au Nouveau Mexique, et ces gravures m’intéressaient beaucoup. Chacune représentait un métier différent. Il y avait des hommes et des femmes qui appliquaient du plâtre sur des murs, manœuvraient des équipements de terrassement, posaient des briques, coulaient du béton et construisaient des immeubles d’habitation. J’ai pensé en emmener un avec moi, mais la poussière contaminée en faisait un souvenir trop risqué.

Notre dernier arrêt à Pripiat s’est fait sur le toit d’un immeuble d’habitation. Natalia nous expliqua qu’un an après l’accident, des soldats avaient retiré tout ce qu’il y avait dans cet immeuble, des postes de télévision jusqu’aux couches pour bébé. Avant que leur travail ne commence, d’autres équipes avaient visité des milliers d’appartements à Pripiat pour inscrire et emballer des effets de valeur, comme des bijoux et des icônes, pour les rendre à leurs propriétaires. Natalia nous a raconté qu’elle avait fait partie de l’une de ces équipes d’inventaire. Certains objets pouvaient être nettoyés, d’autres non. Pour empêcher le pillage, des objets contaminés tels que des objets en verre ont été brisés et des tissus et des habits de fourrure ont été tailladés. La valeur de tout ce qui était resté dans les appartements de Pripiat a été divisée par le nombre d’appartements pour trouver une valeur moyenne. Le gouvernement soviétique a donné la même somme à chaque habitant, une bonne affaire pour certains, une perte pour d’autres.

Les soldats ont ensuite ficelé le tout dans des draps et l’ont jeté par la fenêtre dans la rue pour le faire emporter jusqu’à des sites d’enfouissement à l’extérieur de la ville. Natalia et ses collègues vivaient dans la ville de Tchernobyl à cette époque et faisaient le trajet aller et retour à Pripiat dans des cars qui ont été ensuite été connus sous le nom de « cars des pleurs ». De temps en temps, un des occupants du car, voyant ses affaires jetées par la fenêtre ou traînant dans les rues, se mettait à pleurer. Quand cela arrivait, les conversations s’arrêtaient dans le car.

Pour atteindre le toit de l’immeuble, nous avons grimpé 16 étages dans des escaliers jonchés de vitres brisées, de mobilier et d’une épaisse couche de poussière contaminée. En montant les escaliers, Natalia s’est couvert la bouche et le nez avec un mouchoir. J’ai fait la même chose mais nos compagnons semblaient ne pas avoir conscience de l’éventuel danger de respirer des poussières radioactives. Le point de vue depuis le toit de l’immeuble méritait l’ascension. À deux kilomètres de là, entourés de marais, on apercevait les bâtiments du réacteur et le sarcophage. À nos pieds, dans toutes les directions, s’étendait un paysage urbain de places désertes, d’immeubles d’habitation de grande taille et de rues envahies par les arbres. Sur le mur d’un immeuble, une fresque peinte du fameux profil de Vladimir Lénine encourageait Pripiat à construire l’avenir radieux du socialisme, alors que tout autour de nous on pouvait voir l’échec de cet objectif.

Tchernobyl reste un avertissement pour nous aujourd’hui. Le site de l’accident nucléaire ne peut être clôturé et abandonné, pas plus qu’il ne peut être ramené à son état d’origine. Une fois la destruction accomplie, la contamination va rester pendant des siècles. Les coûts économiques et sanitaires sont effarants. Il existe des alternatives viables à l’énergie nucléaire et nous devons œuvrer à ce que ces alternatives deviennent les technologies acceptées qui permettent au monde de produire l’électricité.

 

Quelques Repéres sur l’Accident de Tchernobyl

Le programme de recherche de l’ANDRA est excellent dans certains domaines, satisfaisant dans d’autres, et il est insuffisant ou laisse à désirer dans d’autres cas.

Tôt le matin du 26 avril 1986, le réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl a explosé au cours d’un essai de sûreté. Il ne s’est écoulé qu’une minute et demie entre le moment où les opérateurs ont reçu un message informatique les prévenant d’arrêter le réacteur et l’explosion.

Le feu à l’intérieur du cœur du réacteur s’est consumé pendant dix jours et a donné lieu à un rejet de 80 millions de curies de radioactivité au cours de cette période. Des rejets relativement moins importants ont continué dans les mois qui ont suivi.
L’Ukraine, le Belarus et la Russie ont reçu la plus grande partie des retombées radioactives issues de l’accident, mais une partie de celles-ci a touché l’ensemble des pays de l’hémisphère nord. On a découvert des points chauds 1000 fois supérieurs à la radioactivité naturelle jusqu’à 300 kilomètres de la centrale.
Après quelques retards, les autorités ont procédé à l’évacuation de 130 000 personnes de la « zone d’exclusion », une zone circulaire située dans un rayon de 30 kilomètres autour de la centrale. L’agriculture et le commerce ont été interdits dans cette zone. En juin 1986, 113 villages extérieurs à la zone d’exclusion ont aussi été évacués.
Il existe des évaluations très différentes sur les conséquences sanitaires. Le nombre officiel des décès immédiats (c’est-à-dire des agents de décontamination ayant reçu des doses mortelles d’irradiation) est de 31, mais ce chiffre ne tient pas compte des personnes qui sont tombées malades plusieurs mois ou années après l’accident. Les estimations de morts supplémentaires par cancer causées par l’accident vont de 200 à 600 pour l’ancienne Union soviétique, à 280 000 au niveau mondial, sans compter le groupe de ceux qui ont été les plus gravement exposés, les agents de décontamination et les soldats de Tchernobyl qui sont morts suite à leur irradiation.

Source: Arjun Makhijani et Scott Saleska, The Nuclear Power Deception : U.S. nuclear mythology from electricity "too cheap to meter" to "inherently safe" reactors. Rapport de l’Institute for Energy and Environmental Research (Apex Press, New York, 1999), pp. 153–164.

 

Les conséquences sanitaires de Tchernobyl

On a beaucoup écrit sur l’impact sanitaire de Tchernobyl, depuis les premiers bilans qui faisaient état du décès d’un peu plus de 30 personnes parmi les personnels de secours, jusqu’à des estimations de cancers mortels supérieurs de plusieurs ordres de grandeur.

Même si l’IEER n’a pas réalisé d’évaluation indépendante des données, il semble raisonnablement fondé de formuler les observations suivantes sur l’impact sanitaire de l’exposition à la radioactivité due à l’accident de Tchernobyl en 1986, à partir des informations disponibles et fiables, des connaissances les plus récentes sur les faibles niveaux de radioactivité (le rapport BEIR VII 2005 de la National Academy of Sciences) et du bon sens.

Une étude restreinte des Nations unies souligne les points suivants :

Environ 4 000 cas de cancer de la thyroïde, essentiellement parmi les enfants des populations les plus exposées ;

59 décès, dont 9 enfants morts de cancer de la thyroïde et 50 morts parmi les personnels de secours ;
On estime à 3 940 le nombre de cancers mortels au sein des personnels de secours et des personnes situées dans les zones les plus affectées.

Toutefois, l’étude des Nations unies ne prend pas en compte les conséquences pour la grande majorité des gens. En effet, elle ne prend pas en considération l’hypothèse de la relation linéaire sans seuil, selon laquelle toute augmentation incrémentale des rayonnements ionisants entraîne un risque accru de cancer. Le nombre total de cancers mortels sera probablement bien supérieur à 4 000 lorsqu’on utilisera les coefficients de risque de cancer de BEIR VII et quand ont tiendra compte des populations exposées au niveau mondial, y compris les travailleurs qui ont construit le premier sarcophage et ceux qui construiront la nouvelle structure de confinement et veilleront à la sûreté du réacteur pour un avenir indéfini. L’incidence totale des cancers sera de deux fois environ celle des décès par cancer.

Il est possible également qu’interviennent des malformations de développement dues à l’irradiation de la glande thyroïde des enfants, de l’irradiation des fœtus in utero ou d’un manque de soins adaptés pour d’importantes tranches de la population. Des dommages pour l’environnement, pour les plantes et les animaux de la zone touchée, ont également eu lieu et se poursuivront probablement.

Il faut également noter que le nombre des cancers est probablement sous-estimé du fait de l’effondrement du système de soins après la dislocation de l’Union soviétique, non seulement en Ukraine et au Belarus, mais aussi en Russie

— Arjun Makhijani, IEER

*Le Forum de Tchernobyl, Chernobyl's Legacy: Health, Environmental and Socio-Economic Impacts, septembre 2005. Sur le web : www.iaea.org/NewsCenter/Focus/Chernobyl/. Le Forum de Tchernobyl est constitué de huit agences des Nations unies et des gouvernements de Belarus, Russie et Ukraine. Les agences de l’ONU sont l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA), le Comité scientifique des Nations unies pour l’étude des effets des rayonnements ionisants (UNSCEAR) et la Banque mondiale.

 

Informations complémentaires sur Tchernobyl

Zhores Medvedev, The Legacy of Chernobyl (New York: W.W. Norton, 1990, réimpression 1992)

Alla Yaroshinskaya, Chernobyl: The Forbidden Truth (Jon Carpenter Publishing, 1993)
Swetlana Alexievich, Keith Gessen (traducteur), Voices from Chernobyl (Dalkey Archive Press, 2005)
International Chernobyl Research and Information Network : www.chernobyl.info
Dossier d’information sur la Commission américaine de la réglementation nucléaire (NRC) :
www.nrc.gov/reading-rm/doc-collections/fact-sheets/fschernobyl.html

 


LES NOTES BAS DE PAGE

1 Cathie Sullivan siège au Comité directeur de Nuclear Watch au Nouveau Mexique, un groupe travaillant sur les questions liées au Laboratoire national de Los Alamos. Avec sa collègue Natalia Manzurova, qui a travaillé sur le site de Tchernobyl, elle a voyagé en Russie et en Ukraine et a discuté des problèmes de santé liés à l’irradiation avec des groupes de liquidateurs. Ce carnet de voyage reflète ses opinions.

2 Ivan A. Kenik, “Belarus: a small country faces 70 percent of the fallout,” DHA News, septembre–octobre 1995. Département des affaires humanitaires des Nations unies. Sur le Web : www.un.org/french/ha/tchernobyl/fallout.htm. Consulté le 7 février 2006.

3 Après correction de la décroissance à 10 jours après le début de l’accident. Jaurès Medvedev. The Legacy of Chernobyl. New York, W.W. Norton, 1990, réimpression 1992. Tableau 3.1, p. 78.

4 Nuclear Energy Institute, Source Book: Soviet-Designed Nuclear Power Plants in Russia, Ukraine, Lithuania, Armenia, the Czech Republic, the Slovak Republic, Hungary and Bulgaria, 5e édition. Washington, D.C.: NEI, 1997. P. 208. Sur le web : www.insc.anl.gov/neisb/neisb5/. Consulté le 12 mars 2006.

5 Ibid., p. 206.

6 "G8 Global Partnership Sets Out Its Priorities," Insight (Revue de l’International Chornobyl Center), Numéro 15, 2006, p. 6–7. Sur le Web : www.chornobyl.net/en/insight/.

7 "New Shelter Design Selected," Insight (revue de l’International Chornobyl Center), Numéro 2, 2001, p. 10.

8 Eric Schmieman, Matthew Wrona, Philippe Convert, Yuriy Nemchinov, Pascal Belicard, Michael Durst, Valery Kulishenko, and Charles Hogg, “Conceptual Design of the Chornobyl New Safe Confinement—An Overview,” Bechtel Technical Paper, 2004. Sur le Web : www.bechtel.com/PDF/BIP/29844.pdf. Consulté le 12 mars 2006.

9 Interview de Yuri Risovansky par David R. Marples, “Revelations of a Chernobyl Insider,” Bulletin of the Atomic Scientists, Déc. 1990, p. 16, 19; Yuri M. Shcherbak, "Ten Years of the Chornobyl Era," Scientific American, avril 1996, p 48.

10 “Ukrainian Famine” dans le cadre de l’exposition des Archives soviétiques de la Bibliothèque du Congrès. Sur le web : www.ibiblio.org/expo/soviet.exhibit/famine.html. Consulté le 7 mars 2006.

11 “Chernobyl's 700,000 "Liquidators" struggle with psychological and social consequences,” IAEA Staff Report, août 2005. Sur le web : www.iaea.org/NewsCenter/Features/Chernobyl-15/liquidators.shtml. Consulté le 7 mars 2006.

12 Medvedev, p. 138.

 


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(La version anglaise de ce numéro, Science for Democratic Action v. 14, no. 1, a été publiée en avril 2006.)

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