

Par Arjun Makhijani et Lisa Ledwidge
|
Pendant la Guerre froide, l’establishment nucléaire militaire américain a généralement fait passer les besoins de production avant ceux de la santé des populations et de l’environnement. Les responsables des usines nucléaires militaires ont trompé les travailleurs en leur assurant que leurs conditions de travail ne présentaient aucun risque et respectaient les réglementations, alors même que les responsables savaient qu’il n’en était rien. Immédiatement à la suite des essais d’armes nucléaires, les soldats ont reçu pour ordre de marcher vers le point zéro sans radioprotection appropriée ni même mesure des doses reçues. L’establishment nucléaire militaire a choisi l’emplacement d’un site d’essais au Nevada en sachant qu'il donnerait lieu à des retombées atmosphériques dans pratiquement la totalité de la partie continentale des Etats-Unis. En 1997, le National Cancer Institute a estimé que 50 000 personnes développeraient un cancer de la thyroïde du fait de leur exposition à l’iode radioactive contenue dans les retombées provenant des essais nucléaires au Nevada. Une bonne partie du tort engendré l’a été en secret, comme l’illustre une déclaration en 1989 du Secrétaire adjoint à l’énergie d’alors, W. Henson Moore, alors que le Président George H.W. Bush était au pouvoir, à l’occasion d’une visite à Rocky Flats en juin de cette année-là. La production des armes nucléaires, a-t-il déclaré à la presse, a été « une opération secrète qui n’était pas soumise aux lois . . . personne n’était censé savoir ce qui se passait. » Il a poursuivi en disant que « le gouvernement et les entreprises ont fait fonctionner ces usines de la manière suivante : Ce sont nos affaires, c’est une question de sécurité nationale, personne d’autre ne doit s’en mêler. »1 Les « autres » auxquels il faisait allusion n’étaient pas une puissance étrangère, mais le peuple américain. Dans les années 1990, il a semblé que l’establishment nucléaire était peut-être en train de tourner la page. De nombreuses usines nucléaires militaires ont été fermées sous l’administration Bush I, qui a aussi signé en 1992 une loi prévoyant un moratoire de 9 mois sur les essais nucléaires. Ce moratoire a été prolongé par le Congrès l’année suivante. En 1995, l’administration Clinton a admis que les Etats nucléaires parties au Traité de non-prolifération nucléaire étaient dans l'obligation de procéder réellement à un désarmement nucléaire complet. En 1996, les Etats-Unis ont signé le Traité d'interdiction complète des essais nucléaires. Une étape historique a été franchie en 1993 par la secrétaire à l’Energie d’alors, Hazel O’Leary, lorsqu’elle a annoncé une initiative de transparence sans précédent. Début 2000, le Département à l’énergie a reconnu pour la première fois qu’un demi million de travailleurs des installations nucléaires militaires avait été mis en danger du fait de leur exposition à la radioactivité dans leur activité professionnelle. Toutefois, des éléments de plus en plus nombreux tendent à prouver que l’establishment nucléaire en est revenu à ses pratiques de triste mémoire. Des projets de construction d’une usine de fabrication de charges de plutonium pour les armes nucléaires vont de l’avant. Les concepteurs d’armes nucléaires sont impatients de reprendre la conception de nouvelles armes nucléaires. On parle de plus en plus sérieusement d’abroger le Traité d’interdiction complète des essais, que le Sénat américain s'est abstenu de ratifier en 1999. Les considérations d’environnement et de santé sont de nouveau ramenées au second plan, et encore. La politique du secret est aussi de retour. La seule différence aujourd’hui est que le gouvernement, dans certains cas, estime ouvertement que des gens seront mis en danger et que certains mourront du fait de la fabrication de nouvelles bombes atomiques. Les mauvais souvenirs L’IEER a depuis longtemps mis en évidence le piètre bilan du DOE (Département de l’énergie) en matière d’environnement et de santé.2 Le DOE est chargé de la mise au point et de la maintenance des armes nucléaires américaines, ainsi que de la gestion des immenses dégâts laissés par la production des armes par le passé. Beaucoup de choses, autrefois balayées sous le tapis sous prétexte de sécurité nationale, se sont avérées plus tard être une atteinte gratuite à la santé et des populations et à l’environnement Les exemples abondent :
· Dans les années 50 et au début des années 60, la plupart des travailleurs de l’usine d’armes nucléaires de Fernald à côté de Cincinnati ont été surexposés à l’uranium sans leur information ou leur consentement. Du fait de la toxicité de l’uranium en tant que métal lourd, de nombreux travailleurs ont probablement également eu à souffrir de lésions aux reins. On les a pourtant rassurés en leur disant qu’ils n’encouraient aucun danger.4 · Dans d’autres usines nucléaires militaires, l’AEC et les responsables des établissements savaient que les travailleurs étaient surexposés sur des périodes prolongées, et pourtant rien ne permet de penser qu’ils ont fait part de cette information aux travailleurs. En fait, certains documents montrent qu’ils ont délibérément trompé les travailleurs sur les niveaux de radioactivité auxquels ils étaient exposés.5 · Au cours des années 1950 et au début des années 1960, pendant l’ère des essais nucléaires atmosphériques, le gouvernement américain informait secrètement les fabricants de films photographiques des caractéristiques des retombées attendues, de façon à ce qu’ils puissent protéger leurs stocks de films. Cette pratique a commencé après la menace de poursuites juridiques annoncée par l’Association nationale des fabricants de matériel photo (National Association of Photographic Manufacturers), pour les dommages occasionnés à leur production de films par les retombées radioactives. Alors qu’il avertissait Eastman Kodak et ses semblables des dates des essais et des directions des vents, le gouvernement américain n’a rien fait pour informer les populations qui étaient placées sous le vent des retombées pour qu’elles puissent prendre des précautions, pas plus qu’il n’a informé les producteurs de lait afin qu’ils puissent protéger une composante vitale du régime alimentaire. · De piètres pratiques d’élimination des déchets radioactifs mises en œuvre pendant toute la période de la Guerre froide – comme le déversement de déchets radioactifs liquides de haute activité dans des cuves qui fuient maintenant dans le sol près de la rivière Columbia, et l’injection de déchets radioactifs directement dans les ressources hydrologiques uniques du Snake River Plain Aquifer – mettent en danger certaines des ressources en eau les plus importantes des Etats-Unis et présentent une menace pour la santé des populations et de l'environnement. Retour aux mauvais souvenirs Le gouvernement américain est en train de revenir à ses pratiques de triste mémoire de trois manières différentes. La première concerne des projets et activités relatifs à des armes nucléaires qui sont une menace pour la sécurité nationale et internationale (voir dans ce même numéro l’article en page 1). La deuxième porte sur le manquement aux promesses et projets de décontamination du complexe nucléaire de façon à empêcher les déchets radioactifs et toxiques issus de la production des armes nucléaires par le passé de faire peser de graves menaces sur les eaux, les sols et les générations futures. La troisième est relative à la création de nouveaux problèmes et risques sanitaires et environnementaux engendrés par une nouvelle production d’armes nucléaires. Dans une initiative des plus inquiétantes et révélatrices, le DOE a demandé au Congrès de lui permettre de faire passer des déchets actuellement placés dans la catégorie « hautement radioactive » et nécessitant donc une évacuation en formation géologique vers une catégorie de « déchets accessoires » qui pourraient être évacués dans des sites avec enfouissement en surface. S’il est effectivement permis de laisser de grandes quantités de radioactivité en place dans des décharges à faible profondeur, recouvertes d’une couverture ou coulées dans le béton, le DOE mettra en danger certaines des ressources en eau les plus précieuses des Etats-Unis, notamment :
La Commission de régulation nucléaire américaine (NRC) envisage d’autoriser la mise en circulation massive dans le circuit de l’économie civile de matériaux présentant une contamination radioactive issus du complexe nucléaire militaire, tout en louant des bâtiments contaminés présents dans le complexe à des travailleurs non nucléaires. Ces deux politiques ont pour effet de disperser certains des déchets radioactifs à l’intérieur de la population et de concentrer des populations à proximité de sources de contamination radioactive. Finalement, et c'est peut-être le fait le plus révélateur, le gouvernement estime actuellement que les nouveaux programmes d’armement nucléaire devraient entraîner des décès par cancer chez les travailleurs et exposer le public à des risques significatifs. Nous avons analysé deux des installations proposées. Modern Pit Facility L’Administration nationale de la sûreté nucléaire (NNSA) du Département de l’Energie a récemment dévoilé des données indiquant qu’environ 9 travailleurs décéderont de cancers radio-induits au cours des 40 ans de fonctionnement proposés pour le Modern Pit Facility (MPF – Installation moderne pour les cœurs fissiles des armes nucléaires), en se basant sur un fonctionnement normal et une production à un niveau de 450 cœurs fissiles par an.6 La NNSA veut construire l’installation afin de fabriquer plus de charges de plutonium pour l’arsenal nucléaire américain. Les charges nucléaires (pits) constituent les déclencheurs qui amorcent l’explosion dans les ogives thermonucléaires modernes. Le MPF constituerait une violation des propres directives du Département de l’Energie. Le fonctionnement normal d’une installation produisant 450 charges nucléaires par an entraînerait une exposition moyenne chez les travailleurs supérieure à la norme administrative interne préconisée par le DOE dans les installations nucléaires. Les prévisions pour l’exposition et les décès augmentent proportionnellement au nombre annuel de charges nucléaires, et en fonction de la prise en compte des accidents. L’étude préliminaire d'impact sur l'environnement relève que si l'installation fonctionne avec deux équipes de travail journalières, tous « les effets négatifs sur la santé des travailleurs du MPF seront approximativement doublés », ce qui fait que le nombre de décès de travailleurs estimé passerait à 18.7 Plus d’un quart des accidents potentiels analysés pour l’installation envisagée constituerait une violation des propres directives du DOE en matière d’exposition du public, dans une proportion atteignant parfois 400 %. Par ailleurs, les accidents analysés par le gouvernement ne représentent qu’une fraction des scénarios possibles, dissimulant la vérité en ce qui concerne le risque global pour le public. Dans trois des sites potentiels pour le MPF (le Laboratoire national de Los Alamos, Carlsbad et l’usine Pantex), entre un tiers et la moitié des accidents analysés pour une usine capable de produire 450 charges nucléaires par an entraîneraient une exposition qui dépasserait les directive du DOE pour une personne du public.8 L’exposition maximale autorisée pour une personne à l’extérieur du site, suivant les directives du DOE, est de 25 rems par an, ce qui représente 50 fois la directive administrative du DOE pour l’exposition annuelle des manipulateurs de radiologie. L’EIE préliminaire affirme qu’une fois qu’un site spécifique est choisi, l’agence déterminera alors la manière de le mettre en conformité avec la réglementation. Les feux de forêts sur l’un des sites candidats, le Laboratoire national de Los Alamos (LANL), donnent un exemple spécifique des faiblesses de l’analyse des accidents potentiels. Immédiatement après l’incendie du Cerro Grande en 2000, un météorologue du LANL, Jeff Baars, a réalisé une analyse détaillée des données d’archives pour déterminer la probabilité simultanée de vents violents et de risques d’incendie élevés ou très élevés. Son analyse indique en conclusion « qu’un risque d’incendie de grande ampleur atteignant la limite du Laboratoire est non seulement crédible mais probable », et que l’on peut s’attendre à ce qu’un tel incendie se produise environ tous les 10 ans. L’EIE préliminaire reconnaît que des incendies pourraient donner lieu à des accidents sur l’installation proposée, toutefois le DOE a limité son analyse des catastrophes naturelles à un seul cas, un tremblement de terre grave. Bien que les conséquences d’un tel tremblement de terre soient effectivement très graves, la probabilité de son occurrence est très réduite. L’EIE préliminaire estime que l’éventualité d’une telle catastrophe n’est que de une sur 100 000 ans. Ainsi, la probabilité qu’intervienne un incendie qui mette en danger une installation de production de charges nucléaires et les infrastructures d’accompagnement situées à Los Alamos, pourrait être de une à dix mille fois supérieure à celle relative au tremblement de terre pris en compte dans l’EIE préliminaire. Le DOE soutient qu’il est nécessaire de fabriquer de nouvelles charges de plutonium parce qu’elles pourraient vieillir et que leur explosion ne serait pas suffisamment destructrice. Pourtant, il n’y a aucun fondement scientifique à la décision de construire un MPF pour remplacer les charges nucléaires de l’arsenal actuel. Les données d’archives du DOE montrent qu’il n’y a jamais eu de problèmes de sûreté relatifs au vieillissement des éléments primaires, (ou des charges nucléaires) des armes nucléaires. Les problèmes de fiabilité relatifs au vieillissement des éléments primaires sont restés sans conséquence. L’EIE préliminaire pour le MPF elle-même indique que « à ce jour, seules des modifications mineures entraînées par le vieillissement ont été observées, et il n’existe aucune preuve directe qu’elles affectent la performance, la fiabilité ou la sûreté des charges nucléaires. »9 Alors que le DOE/NNSA a une capacité de fabriquer des charges nucléaires certifiées au LANL qui devrait atteindre 20 unités par an d’ici 2007, il n’existe aucune preuve sérieuse que même cette capacité annuelle de 20 unités soit nécessaire. Le fait que l’EIE préliminaire s’appuie sur des « analyses classifiées »10, alors qu’il s’agit d’un document destiné à susciter des commentaires du public sur les projets du MPF proposés, soulève de nombreuses questions quant à la possibilité dont dispose le public pour apprécier par lui-même la nécessité de produire des charges nucléaires. Un argument presque identique avait été utilisé au lendemain de la fermeture de Rocky Flats, à la suite d’une descente du Federal Bureau of Investigation qui avait fermé l’installation pour violation généralisée des lois sur la santé, la sûreté et l’environnement. Selon le New York Times, le Secrétaire à l’Energie d’alors, M. Watkins, interrogé sur l’urgence mise en avant par le Département de l’Energie pour la réouverture de la fabrication des charges nucléaires à Rocky Flats, « a utilisé un argument que son département n’avait pas utilisé depuis le milieu des années 80 : la sécurité du pays nécessite une réouverture rapide de l’usine, mais les raisons ne peuvent être exposées publiquement parce qu’elles sont classifiées. » En fait, Rocky Flats n’a jamais redémarré et le pays s’en est très bien tiré sans elle. Alors, si le vieillissement des charges de plutonium n’est pas la raison principale pour la construction d’un MPF, quelle est-elle ? Il semble que la principale motivation soit la création d’une capacité de production massive d’armes nucléaires entièrement nouvelles, qui nécessitent des nouveaux modèles de charges nucléaires. La présentation générale de l’EIE préliminaire indique que : Bien qu’une capacité de remplacement réduite soit actuellement en place au Laboratoire national de Los Alamos (LANL), des analyses classifiées indiquent que les besoins de capacité prévus (nombre de charges nucléaires à produire au cours d’une période donnée), et la flexibilité (capacité de passer rapidement de la production d’un type de charge nucléaire à un autre, capacité de produire simultanément des types de charges multiples, ou la flexibilité de production de charges nucléaires d’un modèle nouveau dans des délais limités) nécessaire à l’accompagnement à long terme du stock nécessiteront une capacité de production de charges nucléaires à long terme.11 (c’est nous qui soulignons) L’IEER a analysé l’impact négatif du Modern Pit Facility sur les traités sur la non-prolifération nucléaire et l’interdiction complète des essais nucléaires dans ses commentaires sur l’EIE préliminaire sur le MPF, que l’on peut trouver sur le site de l’IEER (www.ieer.org/comments/mpf.html). Chemical and Metallurgical Research
Building Replacement Project Le Chemical and Metallurgical Research Building Replacement Project du Laboratoire national de Los Alamos est une autre installation qui nous ramène à l’époque où l’establishment nucléaire a en réalité sacrifié la santé humaine au profit d’une vision pervertie de la sécurité nationale.12 L’Etude préliminaire d’impact sur l’environnement pour le Metallurgical Research Replacement building (CMRR Draft EIS) est peut-être l’EIE la plus insolite qui ait été produite par le DOE. La nouvelle installation a été proposée pour en remplacer une qui est vieille d’un demi-siècle, alors que les estimations de décès par cancer consécutives à un accident grave se sont accrues de manière spectaculaire. Les conséquences les plus graves estimées pour un accident sur l’actuel CMR sont de deux morts par cancer dans un rayon de 80 kilomètres. L’estimation correspondante pour la nouvelle installation dépasse les 80 morts par cancer. L’installation de remplacement du CMR est proposée avant tout pour mettre en place des capacités de haut niveau pour la chimie analytique et la caractérisation de matériaux relatifs aux matières nucléaires, aux analogues non radioactifs, et à d’autres aspects des programmes nucléaires militaires qui font partie du Programme de maintenance du stock d’armes (« Stockpile Stewardship ») du DOE.13 Comme pour le MPF, aucune justification n’a été donnée concernant la nécessité de construire le CMRR. L’installation fera également peser des risques importants sur la santé des populations et l’environnement. L’EIE préliminaire pour le CMRR fait apparaître que les rejets dans l’air issus du fonctionnement normal s’accroîtraient considérablement. Les rejets d’actinides, notamment de plutonium, seraient multipliés par plus de 25 et il y aurait des rejets significatifs de gaz nobles issus de la fission, comme le krypton-85, le xénon-131m, et le xénon-133. La nouvelle installation rejetterait également 1000 curies de tritium essentiellement sous sa forme la plus dangereuse de vapeur d’eau radioactive. Un « rejet de toute l’installation » provoqué par un tremblement de terre, l’un des scénarios d’accident évalués dans l’EIE préliminaire du CMRR, constituerait une violation des propres directives du DOE pour la personne la plus exposée à l’extérieur du site. La dose reçue par cette personne hypothétique serait de 4 à 10 fois supérieure à cette recommandation. Le DOE ne reconnaît pas l’éventualité de cette violation dans l’EIE préliminaire.14 Comme pour le MPF, l’analyse des accidents dans l’EIE préliminaire du CMRR souffre d’un certain nombre d’insuffisances techniques. L’analyse ne fournit aucune base scientifique solide suffisante pour étayer la conclusion de l’EIE préliminaire indiquant un faible risque global, étant donné la conclusion sur les conséquences accidentelles graves pour plusieurs des événements supposés. Elle semble donc aussi donner une représentation incorrecte des risques découlant des différents événements postulés. L’Annexe C de l’EIE préliminaire du CMRR présente cinq accidents différents pour lesquels les prévisions font apparaître des morts par cancer dans la population à l’extérieur du site dans un rayon de 50 miles (80 km) autour de l’installation. Par exemple, dans le cas d’un incendie qui « englobe la totalité du contenu de plutonium » présent dans la casemate principale, qui s’élève à 5,7 millions de grammes, la quantité totale estimée de plutonium inhalable rejeté ne représenterait qu’environ un quatre-millième de cela. La probabilité d’un tel événement est estimée à un sur un million. Et le tour est joué, le risque pour le public devient minuscule – un risque d’environ 7 sur un million de cancer mortel par an pour la totalité de la population dans un rayon de cinquante miles. Toutefois, étant donnée la réalité des incendies de grande ampleur dans la région, cette estimation ne paraît pas crédible. Ce type de résultat peut être crédible au Cheerapunji, l’endroit le plus humide de notre planète, ou en un lieu similaire, mais pas dans la zone semi-aride du Nouveau-Mexique. Il est très surprenant de remarquer que l’EIE préliminaire du CMRR ne fait aucune allusion à l’immense incendie du Cerro Grande en mai-juin 2000, qui a presque emporté le LANL et a détruit plus de 200 habitations dans la commune de Los Alamos. Le panache de fumée de l’incendie était visible depuis l’espace et a traversé quatre Etats pour atteindre l’ouest du Kansas.15 Le Nouveau Mexique a souffert d’une sécheresse prolongée et risque de subir des incendies de forêts de grande ampleur. Le fait de supposer le risque d’un incendie dans la casemate principale sans une analyse des incendies qui sont survenus par le passé et de la probabilité qu’ils atteignent la casemate principale de l’installation proposée, n’a aucune valeur scientifique et invalide complètement les prévisions de risques de l’EIE préliminaire. La possibilité d’une contamination grave en plutonium du Rio Grande à proximité de Los Alamos et dans une zone considérable en aval à la suite d’un des accidents les plus graves n’est pas non plus abordée dans l’EIE préliminaire du CMRR. Ceci constituerait l’une des conséquences les plus préjudiciables d’un incendie de la casemate principale ou d’un rejet majeur à partir du site, par exemple. Au cœur du problème est le fait que le stock du plutonium 239 et des autres radionucléides que le DOE/NNSA a proposé d’entreposer dans l’installation de remplacement du CMR représente environ 30 fois le stock présentant actuellement un risque dans le bâtiment du CMR. Il est indiqué que la quantité présentant actuellement un risque est de 200 kilogrammes. A la suite de l’incendie du Cerro Grande, on peut affirmer que des stocks importants de plutonium n’ont rien à faire dans la zone de Los Alamos, parce que la totalité de l’installation ainsi que les villes de Los Alamos et de White Rock, de même que le pueblo tout proche de San Ildefonso pourraient être gravement touchés D’autres pueblos et villes situés plus loin, comme Española et Santa Fe pourraient être sérieusement mis en danger. L’EIE préliminaire du CMRR ne fait même aucune mention du risque qu’il faille abandonner le LANL, qui est maintenant au coeur de l’establishment nucléaire militaire, ainsi que la ville du même nom, dans l’éventualité de trois ou quatre des événements décrits.. Les conséquences que pourraient avoir l’un de ces événements sur l’économie et la société du Nouveau Mexique ne sont, bien sûr, absolument pas abordées. L’absence d’une analyse claire de l’impact d’un accident grave sur les Amérindiens est tout aussi problématique. Etant donné que l’un des accidents graves posés en hypothèse pourrait entraîner des niveaux élevés de contamination en plutonium et induire l’éventualité qu’un ou plusieurs pueblos deviennent trop pollués pour pouvoir y vivre ou y cultiver les terres, et étant donné que l’identité amérindienne est étroitement liée à des territoires précis, l’affirmation du DOE/NNSA selon laquelle le fonctionnement de la nouvelle installation CMR « ne ferait peser aucun risque démesurément élevé ou néfaste pour l’environnement pour les populations à faibles revenus ou minoritaires qui vivent dans les zones potentiellement touchées »16 sans l’accompagnement d’une analyse de la quantité de plutonium qui serait dispersée sur les territoires des pueblos est pour le moins cavalière. « Recyclage » des matières radioactives Le DOE n’est pas la seule institution nucléaire qui revient actuellement tête baissée vers un passé de pollueur. La Commission de la réglementation nucléaire américaine (NRC) propose actuellement d’autoriser la mise sur le marché de matériaux présentant une contamination radioactive17. Une proposition formelle visant à mettre en circulation dans l’économie marchande des matériaux présentant une contamination radioactive, de manière restreinte ou illimitée, a été ressuscitée à plusieurs reprises depuis le milieu des années 1980. C’est toujours une mauvaise idée. Il s’agit toujours de la vieille proposition consistant à mettre en circulation des matériaux radioactifs parce qu’ils sont considérés comme au-dessous du seuil d’application de la réglementation (« below regulatory concern »). L’IEER s’oppose depuis longtemps à toute mise en circulation dans l’économie marchande de matériaux contaminés par la radioactivité, sous quelque forme que ce soit, restreinte ou non. Il a été établi que les modèles de calcul pour l’estimation des doses pour le public à partir de tels matériaux sont inadaptés, biaisés et incomplets. Il n’est pas possible de faire une modélisation réaliste du comportement de matériaux qui n’ont pas fait l’objet de mesures volumiques et dont la contamination est sujette à de grandes incertitudes. Sinon, le contrôle de la contamination surfacique avant la libération des matériaux est très inadapté et ne peut fournir un fondement scientifique à une estimation des doses individuelles ou à une population. En outre, une fois les contraintes réglementaires levées, le processus permettra la fraude et les abus. Etant donné les dépenses considérables maintenant engagées pour le stockage des déchets radioactifs de faible activité dans des installations classées, la tentation de mélanger de tels déchets avec des matières « hors réglementations » serait considérable. Les autorités responsables de la réglementation auraient un contrôle très limité sur de telles dilutions ou tricheries, dans la mesure où elles auraient déjà permis la déréglementation d’importants flux de matières et les auraient exemptées d’une supervision significative. Des tricheries et des fraudes de ce type pourraient entraîner des problèmes économiques à grande échelle. Il est très étonnant que ces propositions de type de déréglementation (BRC) continuent à être présentées sans réponses techniques sérieuses aux objections évoquées plus haut qui ont été soulevées depuis longtemps. Reporter les responsabilités qui incombent aux institutions nucléaires sur le public encourage un comportement de relâchement et de pollution au détriment de la santé publique et de l’environnement. Cette proposition devrait être enterrée pour de bon. Une question à titre de conclusion Des installations et des projets pour de nouvelles armes nucléaires sont mis en place à grands frais en termes de réduction de la sécurité, d’augmentation des risques de prolifération et de dommages sanitaires et écologiques accrus. Un principe fondamental de la radioprotection stipule que l’imposition d’un risque sanitaire doit être accompagné de certains bénéfices pour les parties soumises à cette exposition. Dans le cas présent, il semble qu’il n’y ait que des coûts pour la plus grande majorité. Doit-on en conclure que les « bénéfices » de ces programmes concernent essentiellement la technocratie nucléaire militaire qui essaie de se perpétuer, aux dépens du public et des générations futures, comme cela s’est passé dans un passé de triste mémoire ? LES NOTES BAS DE PAGE 1 Propos rapportés dans The Washington Post, 17 juin 1989. 2 Voir les rapports de l’IEER : Arjun Makhijani et Michele Boyd, Poison in the Vadose Zone: An examination of the threats to the Snake River Plain aquifer from the Idaho National Engineering and Environmental Laboratory, 2001; et Marc Fioravanti et Arjun Makhijani, Containing the Cold War Mess: Restructuring the Environmental Management of the U.S. Nuclear Weapons Complex, 1997. Voir également Arjun Makhijani, Howard Hu, et Katherine Yih, eds., Nuclear Wastelands: A Global Guide to Nuclear Weapons Production and Its Health and Environmental Effects (MIT Press, 2000). 3 Arjun Makhijani and Ellen Kennedy, "Human Radiation Experiments in the United States," Science for Democratic Action, vol. 3 no. 1, hiver 1994, en ligne sur www.ieer.org/sdafiles/vol_3/3-1/humanex.html.) 4 Arjun Makhijani, "Fernald Workers' Radiation Exposure," Science for Democratic Action, vol. 5 no. 3, octobre 1996, en ligne sur www.ieer.org/sdafiles/vol_5/5-3/fernwork.html. 5 Arjun Makhijani, Bernd Franke, et Hisham Zerriffi, Preliminary Partial Dose Estimates from the Processing of Nuclear Materials at Three Plants during the 1940s and 1950s, une étude de l’IEER à la demande du journal USA TODAY, 2000. En ligne sur www.usatoday.com/news/poison/uranium.htm. 6 Voir les commentaires de l'IEER's Comments on the U.S. Department of Energy Draft Supplemental Programmatic Environmental Impact Statement on Stockpile Stewardship and Management for a Modern Pit Facility, 16 juillet 2003, par Brice Smith and Arjun Makhijani, en ligne sur www.ieer.org/comments/mpf.html. 7 U.S. DOE National Nuclear Security Administration, Draft Supplemental Programmatic Environmental Impact Statement on Stockpile Stewardship and Management for a Modern Pit Facility, mai 2003, DOE/EIS-236-S2 (désigné ici sous le nom d'EIE préliminaire pour le MPF),Tableau 3.5.1-1, p. 5-49. Le risque pour l'ensemble de la population de travailleurs est donné à 0,22 par an pour l'option à 450 charges par an (p. 3-39). L'EIE préliminaire du MPF est en ligne sur www.mpfeis.com/DEISTOC.htm. 8 Les scénarios d’accident comportent un "Beyond Evaluation Basis Earthquake with Fire," (Séisme hors dimensionnement accompagné d’un incendie) "Fire in a Single Building," (Incendie dans un bâtiment unique) and "Explosion in a Feed Casting Furnace" (Explosion dans un four de coulée d'alimentation) (MPF Draft EIS, 2003, p. C-7). 9 MPF Draft EIS, 2003, p. G-58. 10 MPF Draft EIS, 2003, p. 1-1. 11 Ibid. 12 Cette section est empruntée aux commentaires de l’IEER Comments on the Draft Environmental Impact Statement (EIS) For the Proposed Chemical and Metallurgical Research (CMR) Building Replacement Project at the Los Alamos National Laboratory (LANL), par Arjun Makhijani, 30 juin 2003, en ligne sur www.ieer.org/comments/cmr.html. 13 Voir Hisham Zerriffi et Arjun Makhijani, The Nuclear Safety Smokescreen: Warhead Safety and Reliability and the Science Based Stockpile Stewardship Program, IEER, 1996. Extraits en ligne sur www.ieer.org/reports/sbss-sum.html. 14 CMRR Draft EIS, 2003, p. C-13 to C-15. 15 Diana Webb et Kelly Carpenter, "Los Alamos After the Cerro Grande Fire," American Planning Association 2001 National Planning Conference, 14 mars 2001. 16 CMRR Draft EIS, 2003, p. 4-27. 17U.S. Nuclear Regulatory Commission, Rulemaking on Controlling the Disposition of Solid Materials, 68 FR 40: 9595-9602, February 28, 2003. En ligne sur http://a257.g.akamaitech.net/7/257/2422/14mar20010800/edocket.access.gpo.gov/2003/03-4752.htm.
|
L'Institut pour la Recherche sur l'Énergie et l'Environnement(La version anglaise de ce numéro, Science for Democratic Action v. 11, no. 4, a été publiée en septembre 2003.)
Mise en place février 2004