Une commission mondiale pour la vérité sur les dommages causés par la production des armes nucléaires sur la santé et l'environnementpar Arjun Makhijani Des études poussées menées au cours des vingt dernières années ont montré que les Etats dotés d'armes nucléaires ont, au nom de la sécurité nationale, surtout causé du tort à leur propre population sans que celle-ci soit dûment informée.1 Les travailleurs employés à la production des armes nucléaires ont été les premiers à être exposés à cette face cachée de la guerre froide que les Etats nucléaires ont menée contre leur propre peuple. Mais on est encore loin de connaître ou de comprendre réellement la façon dont a été menée cette attaque lente sur la santé et l'environnement. Au cours des vingt dernières années, la prise de conscience de l'ampleur des dégâts n'a commencé à émerger d'un brouillard de démentis et de propagande que dans une seule puissance nucléaire: les Etats-Unis. Les rapports américains qui ont jusqu'ici été rendus publics sont loin d'être rassurants. On y trouve entre autres une priorité délibérément accordée à la production au mépris de la protection de la santé, des violations systématiques et à grande échelle des règles de santé et de sécurité, des informations visant délibérément à tromper les travailleurs afin de ne pas réveiller leur inquiétude ou de ne pas leur accorder d'indemnités pour des tâches dangereuses alors que les deux étaient largement justifiés, ainsi qu'un détournement du processus démocratique. Une pratique scientifique bâclée et incompétente était monnaie courante dans ce contexte lamentable. Comme l'article associé à cet éditorial le montre, le ministère de l'Energie des Etats-Unis a admis que, jusqu'en 1989, aucun effort n'a été fait pour calculer les doses d'irradiation interne reçues par les travailleurs, causées par l'inhalation ou l'ingestion de matières radioactives. Le travail mené par l'IEER à partir des données du site de Fernald, près de Cincinnati, en Ohio, qui a servi au traitement de l'uranium pour les réacteurs plutonigènes, a montré qu'au cours des années 1950 et au début des années 1960, la plupart des travailleurs avaient en fait été surexposés à cause de l'inhalation d'uranium. Nombre de ceux-ci ont sans doute aussi souffert de dommages causés aux reins, à cause de la toxicité de l'uranium en tant que métal lourd. Pourtant, on les a rassurés, on leur a dit qu'ils ne couraient aucun danger. Au fur et à mesure que ces informations ont été rendues publiques, des voix se sont élevées pour demander la réparation des injustices, la révélation de toutes les informations au public, mais aussi des soins médicaux et des indemnisations. Récemment les Etats-Unis ont passé une loi qui donne le droit à presque tous les travailleurs de l'industrie nucléaire de faire une demande pour dédommagements et soins médicaux dans l'éventualité où ils contracteraient certaines maladies. A ce jour, aucun autre gouvernement n'a admis de façon aussi générale que les rayonnements puissent avoir un effet néfaste quoiqu'il existe dans certains endroits quelques modestes programmes visant un nombre limité de personnes. Les données brutes concernant les doses aux travailleurs et les conditions de travail ( respectant le droit au secret des travailleurs) sont, pour la plupart toujours gardées secrètes. Bien que la Russie soit plus ouverte depuis le début des années 1980, et que l'on commence à voir émerger quelques données sur les expositions des travailleurs, presque aucune donnée brute n'est accessible aux chercheurs russes indépendants. Le secret a toujours son emprise sur les autres pays relativement ouverts - la France, l'Inde et la Grande-Bretagne. La situation en Chine, au Pakistan et en Israël est bien pire. L'attitude consistant à garder secrètes les atteintes à la santé et à l'environnement de leur propre peuple au nom de la sécurité nationale, est fondamentalement antidémocratique. Elle présuppose que la population ne ferait pas de sacrifices pour la sécurité de leurs pays. Elle présuppose que les bureaucrates du nucléaire les plus haut placés peuvent prendre des décisions de vie ou de mort en violation des lois, des normes et des réglementations établies, sans le consentement éclairé de la population. Les préjudices causés se sont étendus bien au-delà des limites des usines jusqu'aux familles des travailleurs, aux riverains et au grand public. Pour donner un exemple, une étude officielle menée par le l'Institut National contre le Cancer des Etats-Unis montre que, pendant les années 1950, une grande partie de l'approvisionnement en lait aux Etats-Unis a été contaminée par l'iode 131 provenant des retombées d'essais nucléaires atmosphériques menés sur le Site d'Essais du Nevada.2 Aucun autre Etat nucléaire ne s'est jamais donné la peine de s'engager dans un tel effort visant à répondre de ses actes devant son propre public. De surcroît, les essais atmosphériques menés par les Etats dotés d'armes nucléaires ont contaminé l'approvisionnement en lait bien au-delà de leurs frontières. Il est intéressant de remarquer qu'alors que l'Institut National contre le Cancer des Etats-Unis a publié des cartes de la contamination du lait aux Etats-Unis, ces cartes s'arrêtent comme par magie aux frontières du Canada et du Mexique. Les Etats dotés d'armes nucléaires ont porté atteinte à la santé de mineurs d'uranium. Les sites d'essais nucléaires ont contaminé des régions appartement aux anciennes colonies, comme l'Algérie et la Polynésie des Etats non-nucléaires. Cependant aucune comptabilité n'en a encore été dressée. Mais pourquoi les Etats dotés d'armes nucléaires seraient-ils responsables de leurs actes devant des populations se trouvant au-delà de leurs frontières alors qu'ils n'ont même pas été capables d'en répondre devant leur propre peuple ? Les dommages infligés délibérément aux travailleurs et plus généralement au public soulèvent des questions troublantes quant à la façon dont est formulée la politique de sécurité nationale dans la sphère nucléaire. Si l'establishment nucléaire militaire peut délibérément choisir de porter atteinte précisém ent aux personnes qu'il affirme vouloir protéger, ceci sans chercher à les informer, alors comment peut-on être sûr que les politiques de sécurité elles-mêmes ne sont pas motivées, en grande partie, par un instinct de conservation bureaucratique plutôt que par les intérêts de sécurité et de santé de la communauté dans sa globalité ? Il ne s'agit en aucun cas ici d'une question rhétorique ou théorique. Il existe même des témoignages manifestes qui indiquent que la décision de bombarder Hiroshima et Nagasaki a été en partie motivée par le désir de justifier les énormes dépenses faites pour les bombes nucléaires pendant le projet Manhattan. L'establishment nucléaire craignait que des enquêtes impitoyables ne soient menées après la guerre sur le gaspillage financier si l'on ne montrait pas à quel point les bombes étaient d'une importance majeure pour l'effort de guerre.3 De telles enquêtes auraient, sans aucun doute, également terni les perspectives d'une continuation de budgets importants pour les armes nucléaires après la guerre. Un débat public de grande envergure est nécessaire dans chaque Etat doté d'armes nucléaires sur les dommages qu'ils ont infligés à la santé et à l'environnement de leur propre population. Il est nécessaire qu'un débat mondial soit mené sur les dommages causés en dehors des frontières de ces Etats. Une bonne partie de ceux-ci ont également été infligés en connaissance de cause. Par exemple, un éditorial publié en 1960 dans le magazine des anciens élèves du département d'Ingénierie de l'Université de Californie faisait remarquer que "les essais nucléaires ont jusqu'ici provoqué [au niveau mondial] 6000 cas supplémentaires de bébés présentant des malformations majeures à la naissance". Pourtant, il ajoutait : "il faut replacer ce risque reconnu dans le contexte du besoin démontré d'un arsenal nucléaire pour les Etats-Unis."4 L'éditorial n'expliquait pas pourquoi les enfants du Nigeria, de Costa Rica ou d'Indonésie auraient à souffrir de malformations majeures à la naissance afin que les Etats-Unis puissent avoir un arsenal nucléaire. Il est grand temps que les Nations unies établissent une Commission pour obtenir la vérité sur les ravages infligés au niveau mondial par la production et l'expérimentation des armes nucléaires. Une telle commission devrait non seulement étudier la nature et l'étendue de ces dommages, et la façon dont ils ont ou non été commis délibérément; mais elle devrait recommander la façon dont les populations mondiales devraient forcer les establishments nucléaires à répondre de leurs actes. Elle devrait également étudier si, et dans quelle mesure, les arguments relevant de la sécurité qui ont été brandis en faveur des armes nucléaires on été construits avec pour objectif de maintenir les populations ignorantes et craintives afin que les bureaucraties nucléaires militaires puissent se perpétuer. Une telle étude serait aujourd'hui particulièrement importante, étant donné que les establishments nucléaires refusent toujours de respecter leurs engagements de désarmement pris dans le cadre du Traité de Non-Prolifération Nucléaire, et que des populations continuent à tomber malades et à mourir à cause des torts qui leur ont été causées par les establishments des armes nucléaires. |
Énergie et Sécurité No. 14 Index
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L'Institut pour la Recherche sur l'Énergie et l'Environnement2001 (La version anglaise de cet editorial a été publiée dans Science for Democratic Action, v. 9, no. 2, en février 2001.)
Mise en place septembre 2001
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1 Arjun Makhijani, Howard Hu, et Katherine Yih, eds. Nuclear Wastelands: A Global Guide to Nuclear Weapons Production and Its Health and Environmental Effects. Cambridge, Mass.: MIT Press, 1995. 2Pat Ortmeyer, "Let Them Drink Milk," Science for Democratic Action, vol. 6, no. 2 3Leslie Groves, Now it Can Be Told: The Story of the Manhattan Project. New York: Harper and Row, 1962, Chapitre 26. David Robertson, Sly and Able: A Political Biography of James F. Byrnes. New York: Norton, 1994, Chapitre 15. Voir aussi Arjun Makhijani, "Japan: Always the Target?", Bulletin of the Atomic Scientists, mai-juin 1995. 4 Editorial du California Engineer du mois d'avril 1960, publié à nouveau dans le California Engineer en 1990. |