IEER | Énergie et Sécurité No. 13


La transmutation des déchets : le pari de l'alchimie nucléaire

par Annie Makhijani et Hisham Zerriffi


« La recherche sur la séparation et la transmutation des déchets est assez attrayante pour chacun d'entre nous. Elle nécessite de nouvelles techniques de retraitement, de nouveaux développements dans les combustibles, des données supplémentaires concernant le nucléaire, de nouveaux réacteurs et de nouvelles installations d'irradiation, de nouveaux concepts de traitement et d'évacuation des déchets, et des études spécifiques consacrées à la sûreté. Cette opportunité représente un nouveau défi pour la communauté nucléaire mondiale scientifique et technique. »

« Pourtant, chacun comprend bien que ce voyage vers la terre promise nous amènera à traverser un désert et de nombreuses montagnes escarpées, et que l'horizon ne sera peut-être pas aussi rose que nous pouvons l'espérer »

--Paul Govaerts, SCK-CEN (Centre de Recherche Nucléaire Belge). 'Discours de bienvenue à la 5ème réunion internationale d'information et d'échange sur la séparation et la transmutation des actinides et des produits de fission, Mol, Belgique, 25-27 novembre 1998.

« Le programme [de transmutation] est censé revitaliser les programmes de recherche-développement de façon générale, et il doit également attirer de jeunes chercheurs compétents et désireux de mettre tout en oeuvre pour faire franchir à l'option nucléaire le cap du 21ème dans les conditions les plus favorables. »

--Programme OMEGA : Programme japonais de Recherche et de Développement sur le Partage et la Transmutation, dans l'ouvrage publié par l'Organisation de Coopération et de Développement Economique et l'Agence pour l'Energie Nucléaire des Etats-Unis : Actinide and Fission Product Partitioning and Transmutation : Status and Assessment Report, Paris, OCDE/AEN 1999, page 253.


L'un des obstacles majeurs auxquels est confrontée l'industrie nucléaire est de savoir quoi faire des déchets nucléaires produits sous la forme de combustible usé déchargé des réacteurs commerciaux, ou sous la forme de déchets de haute activité provenant de l'extraction du plutonium à partir du combustible usé. L'option permettant d'isoler les déchets nucléaires du public et de l'environnement qui a aujourd'hui la faveur de la plupart des pays, est l'enfouissement souterrain dans un site de stockage géologique en profondeur.

Pourtant, étant donné que le combustible usé et les déchets de haute activité contiennent de nombreux radionucléides ayant de longues demi-vies (de plusieurs milliers à plusieurs millions d'années), il est généralement admis qu'il sera impossible d'assurer le confinement de ces déchets sur de telles durées. Outre la probabilité de fuites de certains radionucléides à vie longue, il est aussi impossible de garantir qu'il n'y aura aucune intrusion humaine (intentionnelle ou involontaire). Le tableau 1, à la page suivante, montre les principaux radionucléides à vie longue qui peuvent poser problème.

Tableau 1 : Principaux radionucléides à vie longue qui suscitent l'inquiétude

Radionucléide (demi-vie exprimée en années, arrondie à deux chiffres significatifs)

Type

Impact

Potentiel de Transmutation

Problèmes liés à la transmutation

Strontium 90 (29)

Produit de fission à durée de vie moyenne

Contribue à la chaleur initiale des déchets. Détermine la capacité de stockage. En cas de scénario d'intrusion. Se comporte comme le calcium dans le corps humain.

Aucun

Ne peut être transmuté à cause de sa faible section efficace d'absorption de neutrons. Correspond à une grande partie de la chaleur du combustible usé et des déchets de haute activité, et par conséquent limite l'augmentation de capacité de stockage par transmutation.

Césium 137 (30)

Idem

Idem, mais il se comporte comme le potassium dans le corps humain. Sert aussi de barrière radiologique à la prolifération

Aucun

Idem. De plus, sa séparation des matières fissiles élimine la protection par rayonnements pour prévenir la prolifération.

Etain 126 (100 000)

Produit de fission à vie longue

Rejets dans les eaux souterraines

Difficile

Difficile à séparer du combustible usé/des déchets à haute activité. Sa transmutation nécessite beaucoup de temps.

Sélénium 79 (60 000)

Idem

Idem

Aucun

Idem

Césium 135 (2,3 millions)

Idem

Idem

Aucun

Formation de Cs 135 supplémentaire à partir de Cs 133. La séparation isotopique est rendue difficile par la présence de Cs 137.

Zirconium 93 (1,5 million)

Produit d'activation

Rejets dans les eaux souterraines

Aucun

La présence d'isotopes Zr stables produirait plus de Zr 93. Nécessiterait une séparation isotopique très coûteuse.

Carbone 14(5 700)

Produit d'Activation

Rejets dans les eaux souterraines et/ou dans l'air sous la forme de CO2, incorporation dans les matières vivantes.

Aucun

Faible section efficace d'absorption de neutrons. Souvent rejeté sous forme de gaz lors des opérations de retraitement.

Chlore 36 (300 000)

Produit d'activation

Eaux souterraines

Aucun

La présence de Cl 35 produirait davantage de Cl 36.

Technétium 99 (210 000)

Produit de fission à vie longue

rejets dans les eaux souterraines, affecte la

Oui. Requiert des neutrons lents.

Nécessiterait plusieurs cycles de transmutation.

Iode 129 (16 millions)

Produit de fission à vie longue

Idem

Oui. Requiert des neutrons lents.

Idem. Difficulté de piégeage durant la séparation. Difficulté de fabrication de cibles. Poserait aussi des problèmes de corrosion.

Uranium (principalement U 238, 4,5 milliards)

Matière à l'origine d'actinides

Représente l'essentiel du combustible usé (en masse, environ 94%). A une radioactivité plus élevée que les déchets transuraniens destinés à l'enfouissement géologique

Aucun. Serait séparé et évacué en tant que déchet de faible activité ou utilisé en tant qu'uranium appauvri.

La transmutation de l'U 238 aboutirait à la production de plus de Pu 239, ce qui annulerait l'objectif de la transmutation comme stratégie de gestion des déchets. Créerait essentiellement une économie de réacteur surgénérateur.

Américium 241 (430)

Actinide

Emet des rayonnements gamma. Intrusion humaine. Rejets dans les eaux souterraines (parent de l'U 233). Radiotoxicité.

De préférence dans les réacteurs rapides

Nécessiterait de multiples cycles de séparation et d'irradiation. Aboutirait à la création de curium qui rendrait les cycles suivants plus difficiles.

Neptunium 237 (2,1 millions)

Actinide

Rejets dans les eaux souterraines

De préférence dans un réacteur rapide

Formation de plus de Pu 238 radioactif à vie courte.

Curium-244 (18)

Actinide

Emetteur alpha et gamma hautement radioactif. Contribue à la chaleur du combustible usé.

Difficile. Requiert un réacteur rapide.

Difficile à séparer des autres actinides dans les déchets à haute activité à cause de problèmes de manipulation et de chimie. Nécessiterait un multi-recyclage avec d'autres actinides. Pourrait nécessiter un entreposage pendant des décennies voire même un siècle. Plus de Cm 244 et d'autres isotopes de Cm seraient créés lors de l'irradiation d'actinides plus légers (Pu et Am).

Plutonium (principalement du Pu 239, 24 000)

Actinide

Pu 239 fissile. Radiotoxicité. Se fixe dans les os.

Des réacteurs rapides seraient requis pour les isotopes non-fissiles.

La capture de neutrons forme des isotopes et des actinides plus lourds (par ex. Am et Cm).

Ce tableau a été adapté et développé à partir des documents de l'Organisation pour la Coopération et le Développement Economique et l'Agence pour l'Energie Atomique des Etats-Unis : Actinide and Fission Product Partitioning and Transmutation : Proceedings of the Fifth International Information Exchange Meeting, Mol, Belgique. 25-27 novembre 1998. Paris : OCDE/AEN 1999, p 470, et l'Organisation pour la Coopération et le Développement Economique et l'Agence pour l'Energie Atomique des Etats-Unis : Actinide and Fission Product Partitioning and Transmutation : Status and Assessment Report, Paris : OCDE/AEN.


Les problèmes pour le moins épineux liés à la garantie de confinement des déchets à un niveau permettant de prévenir une contamination grave des ressources, notamment des ressources en eau, a fait du choix des sites de stockage un problème scientifique et politique controversé, qui est au coeur de la plupart des inquiétudes et de l'opposition du public aux sites de stockage. De plus, la sélection des sites d'étude a souvent été associée à un opportunisme de la part des hommes politiques, ce qui a intensifié cette opposition. Alors que les programmes de sélection de sites de stockage pour le combustible usé et les déchets de haute activité sont en cours dans diverses régions du monde, ils sont toujours confrontés à de nombreux obstacles scientifiques non résolus et à une opposition publique intense. Aux Etats-Unis, où l'ouverture d'un site de stockage est prévue potentiellement dès 2010, aucune norme finale n'a encore été établie pour la protection de la santé des générations futures et pour l'environnement autour du site proposé de Yucca Mountain.1

Les problèmes liés au choix des sites de stockage, notamment les périodes extrêmement longues de confinement nécessaires, ont amené certains à considérer la transmutation des radionucléides à vie longue en radionucléides à vie courte comme une solution potentielle au problème de gestion des déchets radioactifs. La transmutation se fait en induisant diverses sortes de réactions nucléaires dans les noyaux des radionucléides à vie longue. En théorie, un programme de transmutation permettrait de transformer le problème de confinement à long terme en un problème moins complexe de stockage pour plusieurs décennies ou quelques centaines d'années.

Cette promesse théorique a amené les partisans de la transmutation à affirmer qu'elle permettrait de diminuer fortement les problèmes associés à la gestion à long terme des déchets. Ils ont même parfois affirmé que cela permettrait d'éliminer le besoin de site de stockage, mais ces affirmations ont eu tendance à s'amenuiser au fur et à mesure que progressaient les recherches menées sur les possibilités pratiques de la transmutation. Cette même période a vu l'intensification des inquiétudes liées à la protection de l'environnement, à la gestion des déchets, aux coûts et à la prolifération. L'IEER a évalué les avantages et les inconvénients associés à la transmutation en tant que concept de gestion des déchets. Cet article a pour but de résumer ces évaluations et nos recommandations.2

Bases pour comprendre la transmutation

La transmutation, est la transformation d'un radionucléide en un autre radionucléide, ou en deux radionucléides ou plus. La transmutation se fait par des réactions nucléaires qui se produisent dans certains types de réacteur nucléaire. Divers projets de réacteurs ont été proposés, mais ils ont tous comme caractéristique commune qu'une quantité significative d'énergie doit être apportée au noyau d'un radionucléide à vie longue afin d'induire une réaction nucléaire qui le convertirait en un radionucléide à vie courte ou en un élément stable.

Le diagramme ci-dessous montre les composants principaux d'un système de transmutation idéalisé. Une usine de retraitement est nécessaire pour trier les radionucléides candidats à la transmutation par la séparation de certains radionucléides à vie longue des autres. (Dans le cadre de la transmutation, le retraitement est également appelé 'séparation'). Ceci permet la conversion sélective des radionucléides à vie longue en radionucléides à vie courte quand ils sont irradiés dans un réacteur. Sans retraitement, les réactions nucléaires inverses provoqueraient une conversion contre-productive des radionucléides à vie courte en radionucléides à vie longue. L'installation de fabrication transforme les radionucléides à vie longue en combustible et/ou en 'cibles' qui sont ensuite envoyées à l'installation de transmutation, qui peut être un simple réacteur, ou comprendre à la fois un 'accélérateur', une 'cible en métal lourd' et un réacteur sous-critique. Les 'réactions induites par les neutrons' dans le réacteur transmutent les produits de fission à vie longue en produits de fission à vie courte; ils provoquent aussi la fission des actinides, tels que le plutonium, et créent ainsi de nouveaux produits de fission. La plupart de ces produits de fission sont à vie courte, mais cela aboutit également à la création de nouveaux produits de fission à vie longue (voir ci-dessous). Les actinides peuvent aussi absorber des neutrons, ce qui aboutit à la création d'actinides de 'masse plus élevée' (voir ci-dessous). De plus, les actinides ne peuvent pas tous être transmutés avant que le réacteur n'atteigne un stade de très faible efficacité. Par conséquent, un certain nombre de passages dans le cycle du retraitement, de la fabrication de combustibles et des réacteurs sont nécessaires pour permettre la transmutation de la plupart des radionucléides à vie longue.

Mais même les procédés les plus élaborés ne peuvent en pratique convertir tous les radionucléides à vie longue en radionucléides à vie courte. La transmutation de l'uranium séparé, qui constitue environ 94% du poids du combustible usé des réacteurs à eau ordinaire, qui a une vie très longue, et qui est généralement contaminé par des produits de fission, serait contre-productive étant donné que le mode de transmutation principal pour l'essentiel de l'uranium serait la conversion de l'uranium 238 en plutonium 239. D'autres produits de fission à vie longue ainsi que des actinides transuraniens résiduels devraient également être évacués. Par conséquent, un site de stockage, tout comme d'autres installations de gestion et de stockage des déchets resteraient encore une partie importante des procédés de transmutation.

Les avantages des procédés de transmutation et les problèmes qui leur sont associés deviennent plus clairs si l'on comprend les bases de la physique de la transmutation.

La physique de la transmutation

Pour ce qui concerne la gestion des déchets nucléaires, deux réactions de transmutation sont importantes : la capture de neutrons et la fission.3 L'objectif est de transformer les radionucléides à vie longue en radionucléides à vie courte.

L'absorption d'un neutron par de l'iode 129 et par du césium 135 correspondent à deux exemples de telles réactions (les demi-vies sont exprimées entre parenthèses) 4 :

I 129 (1,6x107 ans) + n ® I 130m (9 minutes)® I 130 (12 heures) ® Xe 130 (stable) + e

Cs 135 (2,3x106 years) + n ® Cs 136m (19 secondes) ® Cs 136 (13 jours) ® Ba 136m (0.3 secondes) + e ® Ba 136 (stable)

Pourtant, la capture de neutrons peut aussi aboutir à la création de radionucléides à vie longue, ce qui rend impossible l'objectif de la transmutation, comme cela pourrait être le cas pour le Cs-133 :

Cs 133 (stable) + n ® Cs 134 (2,1 ans) + n ® Cs 135 (2,3x106 ans)

Le césium présent dans le combustible usé est un mélange à la fois d'isotopes de Cs 133 et de Cs 135, qui ne peuvent être aisément séparés, en partie à cause de la présence d'isotopes très radioactifs de Cs 137, qui rendent la manipulation et le traitement du césium extrêmement difficiles, coûteux et dangereux. Par conséquent, il est facile de constater que l'avantage de la transmutation du Cs 135 serait annihilé par la production de quantités plus importantes de Cs 135 à partir de la capture de neutrons du Cs 133.

L'exemple qui suit (les demi-vies étant exprimées entre parenthèses et arrondies à deux chiffres significatifs) montre la façon dont le plutonium 239 serait transmuté par deux réactions successives :

Pu 239 (24 000 ans) + n ® Pu 240 (6 500 ans) + n ® Pu 241 (14 années)

Pourtant, une capture neutronique plus poussée aboutirait à la création de Pu-242, qui a une demi-vie longue :

Pu 241 (14,4 ans) + n ® Pu 242 (380 000 ans)

Cela démontre que la transmutation devrait être strictement contrôlée pour qu'il y ait globalement un passage de radionucléides à vie à longue à des radionucléides à vie courte sans pour autant amener à la création de nouveaux radionucléides à vie longue.

Il faut également remarquer que la capture d'un neutron par le plutonium 239 et 240 ne résoudrait pas le problème de l'élimination des radionucléides même dans le cas où tout le plutonium serait transformé en plutonium 241 à vie courte. Ceci vient du fait que le plutonium 241 a sa propre chaîne de désintégration. Il décroît en américium 241 qui a une demi-vie de 430 ans. Lui-même décroît en neptunium 237 qui a une demi-vie de plus de 2 millions d'années. De ce fait, une réduction significative des actinides à vie longue, comme le plutonium, nécessite généralement la fission des noyaux.

Les réactions de transmutation par fission produisent principalement des produits de fission à vie courte qui décroissent en éléments stables mais quelques-uns de ces produits de fission à vie courte peuvent également décroître en élements à vie longue. L'exemple ci-dessous montre la production de deux produits de fission à vie courte, le tellure et le molybdène. Ils subissent tous deux une série de décroissance bêta. La chaîne de décroissance du molybdène 102 consiste en une série de radionucléides à vie courte jusqu'au ruthénium 102 stable (non radioactif). Le tellure décroît en césium 135 à vie longue.

Pu 239 + n ® Pu 240 ® Te 135 (19 secondes) + Mo 102 (11 minutes) + 3 n

¯¯

I 135 (6,6 heures) + e Tc 102m (4,4 minutes) + e

¯ ¯

Xe 135 m (15 minutes) + e Tc 102 (5,3 secondes)

¯ ¯

Xe 135 (9,1 heures) Ru 102 (stable) + e

¯

Cs 135m (53 minutes) + e

¯

Cs 135 (2,3x106 ans)


Projets de scénarios de transmutation

Divers scénarios ont été proposés pour la transmutation. Trois types de réacteurs (réacteurs à eau légère, réacteurs à neutrons rapides, et réacteurs sous-critiques) et deux types de retraitement ont été proposés. Le tableau 2, ci-dessous, montre le (ou les) type(s) de retraitement associé(s) à chaque type de réacteur et les radionucléides qui seraient candidats à la transmutation. La plupart des filières de transmutation utiliseraient une combinaison de réacteurs et de technologies de retraitement associées. Par exemple, dans un des scénarios, des réacteurs à eau légère seraient alimentés par du combustible à oxydes mixtes (MOX), c'est-à-dire avec du combustible fait avec du plutonium extrait à partir de combustible usé à l'uranium faiblement enrichi. Le combustible MOX usé serait alors retraité et les actinides transuraniens seraient extraits pour alimenter un réacteur à neutrons rapides (communément appelé surgénérateur). Le combustible pour réacteur à neutrons rapides serait, à son tour, retraité et les actinides restant alimenteraient un réacteur sous-critique contrôlé par un accélérateur.

Tableau 2 : Scenarios de transmutation

Réacteurs et sources de neutrons Retraitement et radionucléides Commentaires
Réacteurs à eau ordinaire (REO) (le type de réacteur nucléaire commercial le plus répandu) : Le réacteur est critique et alimenté soit en uranium faiblement enrichi soit en combustible à mélange d'oxydes uranium-plutonium. Retraitement : par voie aqueuse.

Radionucléides : principalement du plutonium, du Tc 99 et de l' I 129.

· Crée une forte proportion d'actinides lourds, et les dangers de rayonnements graves qui y sont associés.
· Le retraitement crée de grandes quantités de déchets liquides radioactifs
· Problèmes de sûreté du réacteur · Ne permet pas la fission de la plupart des actinides
· Cause une accumulation de transuraniens lourds, d'où des problèmes de gestion de déchets.
Réacteurs rapides : Le réacteur est critique et peut être alimenté par du plutonium, de l'uranium, ou théoriquement, du combustible contenant certains actinides mineurs. Retraitement : utilise le plus souvent la voie sèche dans les dispositifs avancés

Radionucléides : Plutonium et éventuellement des actinides mineurs. La transmutation de Tc 99 et d' I 129 serait possible, mais seulement dans les cibles modérées en dehors du coeur du réacteur.

· Le développement de réacteurs rapides a été handicapé par des problèmes persistants
· Les produits de fission ne sont pas transmutés de façon efficace.
· Accumulation importante de transuraniens, mais moins forte que pour les REO
· Problèmes de sûreté du réacteur
Réacteurs sous-critiques : un système d'accélérateur avec une cible fournit des neutrons rapides à un réacteur sous-critique Retraitement : peut être totalement aqueux ou totalement sec, ou les deux associés.

Radionucléides : plutonium et actinides mineurs. Présence possible de Tc 99 et d' I 129, mais seulement dans les cibles modérées en dehors du coeur du réacteur.

· Les réacteurs sous-critiques en sont seulement au stade de Recherche-Développement
· Les prévisions du coût sont, élevées
· La sûreté du réacteur pose toujours problème
· Les produits de fission ne sont pas transmutés de façon efficace.

Aucun de ces scénarios ne peut, soit pour des raisons de physique fondamentale soit pour des raisons pratiques, transmuter l'uranium, le césium 135, le carbone 14, ou quelques autres radionucléides. Le tableau 1 montre les différents radionucléides préoccupants du point de vue de leur gestion à long terme et leur statut au regard de différents procédés de transmutation.

Résidus ultimes

La transmutation n'élimine pas la nécessité d'un site d'enfouissement pour les déchets de haute activité et les combustibles usés. Les procédés théoriques illustrés ci-dessus ne peuvent être traduits en une réalité concrète qui permettrait l'élimination presque complète des radionucléides à vie longue. D'abord, aucun procédé de transmutation ne permet de prendre en compte la totalité des radionucléides problématiques dans la mesure où beaucoup ne peuvent être transmutés pour des raisons pratiques (voir l'exemple du Cs 133 et du Cs 135 ci-dessus). Deuxièmement, la transmutation du Tc 99 et de l'I 129 n'est pas efficace à 100%, même avec de multiples passages en réacteur, et de nouveaux produits de fission à vie longue sont créés à partir de la fission des actinides. Troisièmement, la fission des actinides n'est pas efficace à 100%. Par exemple, dans le meilleur des procédés proposés, la transmutation de 906 tonnes de transuraniens (quantité qui devrait être produite par l'ensemble des réacteurs américains au cours de leur période de vie autorisée) laisserait une quantité résiduelle de 2,4 tonnes. La composition des déchets transuraniens résiduels serait déplacée vers des isotopes d'actinides plus lourds et les déchets seraient donc plus radioactifs. Cela poserait des risques radiologiques plus élevés et compliquerait le stockage définitif. Finalement, dans la mesure où le césium 137 serait enfoui avec du césium 135, la grande quantité de chaleur qui s'en dégagerait signifierait des volumes de stockage considérables.5 Seul l'entreposage de déchets à vie longue pendant des centaines d'années, avec les incertitudes, les risques et les coûts qui l'accompagnent, permettrait de réduire le problème de capacité de stockage.

En plus de ne pas résoudre le problème de l'uranium, qui représente environ 94% du poids des matériaux radioactifs dans le combustible usé, et avec des quantités significatives de radionucléides transuraniens et de produits de fissions à vie longue, la transmutation créerait des quantités significatives de déchets supplémentaires, particulièrement dans le cas de l'utilisation du retraitement par voie humide. Cela permettrait également de transférer certains matériaux de l'enfouissement géologique profond vers des sites pour déchets de faible activité si, comme il a été proposé à tort, l'uranium est géré comme un déchet de "faible activité". Ceci pourrait entraîner un risque radiologique supérieur pour le public, par comparaison avec le stockage définitif de tout le combustible usé dans un site ouvragé convenablement sélectionné. La transmutation, même dans le contexte d'une sortie du nucléaire, nécessiterait également des décennies pour sa mise en place et peut-être des siècles pour être achevée.6 Cela pourrait nécessiter un contrôle institutionnel sur les déchets pour des périodes historiques bien plus longues que ce qui est possible ou désirable.

Implications de la transmutation

La mise en oeuvre de n'importe lequel des procédés de transmutation abordés ci-dessus aurait également un certain nombre d'implications pour la prolifération nucléaire, l'environnement, la santé publique, la sûreté, le coût et l'avenir de l'énergie nucléaire.

Prolifération. Tous les procédés de transmutation nécessitent le retraitement de radionucléides transuraniens. Bien que ces procédés ne produisent pas forcément de matières risquant d'attirer les concepteurs d'armes des pays possédant l'arme nucléaire, elles peuvent néanmoins être utilisées pour fabriquer des armes nucléaires, et créeraient donc des risques de prolifération significatifs, dans la mesure où des groupes terrorites ou des Etats non possesseurs de l'arme nucléaire pourraient chercher à les acquérir et à les utiliser. Même les méthodes de retraitement que l'on présente comme étant 'résistantes à la prolifération' , comme par exemple le traitement pyrométallurgique, peuvent facilement être modifiées afin de permettre l'extraction d'un plutonium suffisamment pur pour servir à la fabrication d'armes. Ces types d'installations pourraient en fait intensifier les risques de prolifération à cause de leur taille compacte et des problèmes potentiels liés au développement de méthodes de surveillance appropriées. En outre, le fait de promouvoir la transmutation comme méthode de gestion des déchets pourrait aboutir à une large diffusion de cette technologie. La séparation d'isotopes tels que le neptunium 237 et l'américium 241 aurait aussi pour effet d'augmenter les risques de prolifération, étant donné que ces deux radionucléides peuvent également être utilisés pour la fabrication d'armes nucléaires.

La création et la mise en application de procédés qui développent fortement la séparation de matières utilisables pour la fabrication d'armes aura pour conséquence une augmentation considérable des risques de prolifération.

L'environnement et la santé. Le retraitement, qui est nécessaire pour tous les procédés de transmutation, est l'une des composantes les plus néfastes du cycle du combustible. Il aboutit à la création de grands volumes de déchets et d'émissions radioactives dans l'air et dans l'eau. Ses impacts sur la santé des travailleurs, des riverains, voire même des populations lointaines, sont largement reconnus. Par exemple, les inquiétudes liées à la santé humaine et à l'environnement sont la base des demandes faites par l'Irlande, la Norvège, l'Islande et d'autres pays auprès de la France et de la Grande-Bretagne pour qu'ils arrêtent leurs rejets de déchets radioactifs dits 'de faible activité' dans les océans. Etant donné que la fabrication de combustible n'occasionne pas de production de déchets liquides, ses effets touchent pour l'essentiel seulement les travailleurs, et sont du même ordre que ceux pour les travailleurs du secteur du retraitement. Le risque radiologique plus important lié à la manipulation de combustible irradié de façon répétée suscite de sérieuses inquiétudes. Enfin, la multiplication des transports de déchets de haute activité nécessités par de nombreux procédés de transmutation auraient pour effet d'augmenter la probabilité d'un accident de transport, avec tous les effets qui y sont associés.

Sûreté du réacteur. La transmutation nécessiterait le développement et la mise en application de nouvelles technologies de réacteurs et /ou une utilisation élargie des réacteurs existants. Certains de ces nouveaux réacteurs ont été décrits comme étant 'intrinsèquement sûrs'. Pourtant, les améliorations de certaines caractéristiques de sûreté, si on les compare aux réacteurs existants, sont contrées par des faiblesses de sûreté à d'autres niveaux, et la création de nouveaux problèmes de sûreté qui sont spécifiques à ces nouveaux modèles de réacteurs. Par exemple, certains effets rétroactifs qui contribuent à empêcher une réaction d'emballement dans les réacteurs existants ont disparu dans certains des réacteurs de transmutation. Pour ce qui concerne les systèmes basés sur un accélérateur, la possibilité de stopper la source de neutrons, et le fait que le réacteur soit en général sous-critique leurs donnent certains avantages de sûreté. D'un autre côté, ces systèmes reposent largement sur cette possibilité de stopper la source de neutrons en cas d'urgence. Par ailleurs, il pourrait s'avérer nécessaire de s'assurer que la source de neutrons externe ne fonctionne pas à pleine puissance quand du combustible neuf est présent dans le réacteur, ce qui pourrait engendrer une surcriticité de celui-ci.

Coûts. Le coût de la transmutation, en particulier pour ce qui concerne les procédés avancés , qui seraient nécessaires pour obtenir une réduction significative des actinides, est (quasiment) inabordable. De surcroît, bien qu'il y aurait une production d'électricité pour compenser ces coûts, il est hautement improbable que ces rentrées financières soient suffisantes. Le développement de la transmutation nécessiterait sans doute des dizaines de milliards de dollars, ainsi que des subventions additionnelles importantes même au cours de l'exploitation, c'est-à-dire même lorsque les ventes d'énergie électrique seraient censées produire des revenus.

Poursuite de l'énergie nucléaire. La transmutation n'est pas seulement étudiée dans le contexte de la gestion des déchets provenant de la génération actuelle de réacteurs nucléaires (c'est-à-dire comme faisant partie du processus de sortie de l'énergie nucléaire). La plupart des procédés de transmutation, particulièrement pour ce qui concerne l'Europe et le Japon, supposent une poursuite dans un avenir indéterminé de l'énergie nucléaire, considérant la transmutation comme faisant partie d'un nouveau cycle du combustible nucléaire. Etant donné qu'elle est censée résoudre certains problèmes actuels liés à l'énergie nucléaire, la transmutation est considérée par certains comme étant essentielle pour assurer la croissance continue de l'énergie nucléaire.

Conclusions et Recommandations

La conclusion principale à laquelle nous avons abouti est que les scéanarios de transmutation ne résoudront pas les problèmes de gestion de déchets à long terme. L'uranium correspond à près de la totalité du poids des déchets proposés pour la transmutation. Selon les propositions officielles actuelles, cet uranium serait traité en tant que déchet radioactif de faible activité, et serait évacué de façons qui engendreraient des risques bien plus grands que leur évacuation dans un site ouvragé convenablement sélectionné. De plus, des quantités considérables de matières transuraniennes resteraient en résidus de la transmutation, ainsi que des produits de fission à vie longue. De grandes quantités de nouveaux déchets seraient ainsi créées, en même temps que serait aggravés les dangers de prolifération et des coûts très élevés. Malgré ces inconvénients majeurs, certains continuent à considérer la transmutation comme un domaine de recherche 'attirant', vu comme essentiel pour revitaliser 'l'option nucléaire'. Les évaluations qui ont encouragé la promotion de la transmutation comme technologie de gestion des déchets apportent une analyse largement insuffisante, et elles ont été menées pour l'essentiel par ceux qui prônent une poursuite de l'énergie nucléaire.

A la lumière de ces conclusions, la recommandation principale de l'IEER est, étant donné qu'il n'y a aucune base cohérente qui justifie sa mise en oeuvre, d'abandonner la transmutation en tant que technologie de gestion des déchets.



GLOSSAIRE

Actinide : Groupe d'éléments situés haut dans la table périodique des éléments, comprenant entre autres l'uranium, le plutonium, le neptunium et l'américium. L'expression 'actinide transuranien' se réfère aux actinides situés au-dessus de l'uranium sur la table périodique, le plus souvent au plutonium. Les actinides 'mineurs' sont les actinides autres que le plutonium et l'uranium (principalement le neptunium, l'américium et le curium). Les éléments appartenant au groupe des actinides ont des propriétés chimiques à peu près similaires.

Chaîne de désintégration : Série de décroissances radioactives aboutissant à un noyau stable.

Cible : Dans le contexte des procédés de transmutation à accélérateur par protons, il s'agit d'une matière qui, lorsqu'elle est heurtée par des protons provenant de l'accélérateur, émet des neutrons au cours d'un processus que l'on appelle spallation. Ce terme est utilisé également pour les radionucléides séparés qui sont mis sous la forme de cibles pour l'irradiation.

Décroissance bêta : C'est l'émission d'électrons ou de positrons (particules identiques aux électrons, mais ayant une charge électrique positive) par le noyau d'un élément au cours du processus de décroissance radioactive de l'élément.

Neutron : Particule élémentaire légèrement plus lourde qu'un proton, sans charge électrique. Le noyau d'un atome est constitué de protons et de neutrons (le nombre de protons détermine l'élément, alors que le nombre total de protons et de neutrons détermine l'isotope). La capture de neutrons se réfère à l'absorption d'un neutron par un noyau pour former un nouvel isotope.

Produit de fission : Tout atome créé par la fission d'un élément lourd. Les produits de fission sont radioactifs (en général à cause de la décroissance bêta).

Réacteur sous-critique : Un réacteur nucléaire configuré pour être exploité avec une source de neutrons externe permettant de compléter les neutrons générés au niveau interne, afin de maintenir la réaction en chaîne.

Retraitement : Terme générique utilisé pour la séparation d'éléments à partir de combustible nucléaire irradié.

Séparation par voie humide : Il s'agit de l'utilisation d'un élément aqueux - comme par exemple de l'acide nitrique dans l'eau - pour permettre la séparation des radionucléides.

Séparation par voie sèche : Utilisation de techniques électrochimiques pour séparer les radionucléides.

Surcritique: Lorsque chaque fission dans un réacteur nucléaire aboutit à plus d'une fission, amenant à une réaction en chaîne d'emballement, sauf dans quelques cas contrôlés avec rigueur, lorsque l'énergie du réacteur est augmentée de façon contrôlée, en le rendant légèrement surcritique pour de courts laps de temps.

Traitement pyrométallurgique : Un type de séparation électrochimique par voie sèche proposé pour une utilisation avec des combustibles métalliques pour réacteur de transmutation (par exemple ceux pour une transmutation se basant sur un accélérateur, ou pour des réacteurs rapides).


The Nuclear Alchemy Gamble: An Assessment of Transmutation as a Nuclear Waste Management Strategy
IEER Technical Report (en anglais)


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2000 (La version anglaise de ce numéro, Science for Democratic Action, v. 8, no. 3, a été publiée en mai 2000.)

Mise en place juin 2001


LES NOTES BAS DE PAGE

1 Pour plus d'informations sur les thèmes liés à la gestion à long terme des déchets nucléaires, voir Energie et Sécurité n° 10 (mai 99).

2 Le rapport détaillé de l'IEER (en anglais) qui évalue les technologies de transmutation est disponible, vous pouvez donc contacter l'IEER pour le recevoir.

3 La transmutation est également possible par l'utilisation de réactions photonucléaires, qui utilisent des photons énergétiques pour induire la transmutation. Les procédés de transmutation photonucléaire posent pour l'essentiel les mêmes problèmes de base que les procédés étudiés dans cet article, et ont été même moins bien développés que ceux-ci.

4 n=neutron, e= particule bêta, m= métastable, (un état d'excitation du noyau qui ne se désintègre pas immédiatement à l'état fondamental.)

5 Dans ce cas, le strontium 90 serait également probablement évacué dans le site de stockage, étant donné que sa demi-vie est environ la même que celle du césium 137.

6 National Research Council. Nuclear Wastes : Technologies for Separations and Transmutation. Washington : National Academy Press, 1996, p 5 et OCDE/AEN : Status and Assessment Report 1999, p 204. Certains procédés de transmutation auraient pour but de stocker des produits de fission à durée de vie moyenne pendant au maximum 600 ans afin de permettre leur décroissance (voir Rubbia et al, Fast Neutron Incineration in the Energy Amplifier as an Alternative to Geologic Storage : the Case of Spain, CERN/LHC/97-01 (EET), Genève : European Organization for Nuclear Research, le 17 février 1997.