IEER | Énergie et Sécurité No. 11


Editorial:
Mettre un terme aux programmes
de combustible au plutonium

par Arjun Makhijani1


Pendant plus d'un demi-siècle, l'establishment nucléaire a promis au monde de lui offrir une énergie issue du plutonium. Celle-ci devait apporter un approvisionnement abondant, durer jusque dans un avenir indéterminé et, dans les années 1950, elle devait même être "trop bon marché pour être mesurée". Après des dépenses de dizaines de milliards de dollars en recherche et développement et très peu de résultats probants, les programmes visant à l'utilisation de plutonium doivent être considérés comme des échecs.

Il est maintenant largement reconnu que le plutonium est un combustible non rentable. Il n'est pas compétitif si on le compare à l'uranium, et a très peu de chances de le devenir dans un avenir proche. La technologie clé pour le combustible au plutonium, le réacteur surgénérateur, convertit un combustible non utilisable en réacteur, l'uranium 238, en plutonium 239, qui, lui en est un. Pourtant, les réacteurs surgénérateurs ont eu des résultats des plus lamentables, surtout si l'on considère les niveaux de budgets qui ont été gaspillés pour ces programmes. Près de la moitié des 2600 mégawatts installés pour les réacteurs surgénérateurs dans les années 1990, provenait d'un seul réacteur français, Superphénix, qui a depuis lors été mis à l'arrêt (voir l'article principal sur l'énergie éolienne).

De surcroît, le procédé utilisé pour extraire le plutonium du combustible irradié, appelé retraitement, est, à de nombreux égards, la partie la plus polluante du cycle du combustible nucléaire. Ce procédé est à l'origine d'une pollution considérable des mers, des rivières et des sols. Cela a abouti à la production de déchets liquides hautement radioactifs, qui doivent être stockés dans des cuves. Entre autres problèmes causés par ces cuves, on trouve le risque d'explosions catastrophiques, telle que celle qui s'est produite dans une cuve de déchets militaires de haute activité en Union soviétique en 1957. Une coupure totale du courant électrique à l'usine de retraitement de la Hague en avril 1980 aurait pu aboutir à une catastrophe similaire, mais ce ne fut heureusement pas le cas grâce à l'utilisation d'un générateur disponible trouvé à l'extérieur du site.

Le récent accident à l'usine de Tokaïmura, au cours de la fabrication de combustible à l'uranium moyennement enrichi pour le réacteur surgénérateur expérimental japonais, démontre une nouvelle fois, s'il en était besoin, l'immaturité d'un programme qui a pourtant derrière lui des décennies entières d'efforts. Le système de réglementation japonais n'a pas été capable de garantir qu'il y avait sur place les appareils de mesure de radiation appropriés, des plans d'évacuation adéquats, ou que les ouvriers avaient reçu la formation nécessaire. Il est de toute évidence loin d'être prêt à assurer la responsabilité supplémentaire consistant à garantir la sûreté des réacteurs commerciaux approvisionnés en plutonium mélangé à de l'uranium 238. (On utilise actuellement du combustible frais contenant de l'uranium 235 et de l'uranium 238). Dans le cas d'un accident grave dans un tel réacteur, les retombées engendrées pourraient mettre en péril non seulement les populations locales, mais aussi une grande partie de l'Asie de l'Est.

L'utilisation du combustible au plutonium met en circulation dans l'économie commerciale du plutonium pouvant servir à la fabrication d'armes, accroissant ainsi les risques liés à la prolifération. De vastes quantités de plutonium sont actuellement stockées sur de nombreux sites. A titre d'exemple, trente tonnes de plutonium commercial civil sont entreposées dans environ 12 000 boîtes en acier sur le complexe de Mayak en Russie, et le fait qu'une partie pourrait se retrouver sur le marché noir provoque bien des inquiétudes. La quantité de plutonium contenue dans seulement deux de ces boîtes serait suffisante pour la fabrication d'une bombe atomique. Actuellement, l'économie russe traversant une crise grave, et le terrorisme ayant gagné le coeur de Moscou, il est grand temps que ce plutonium soit traité de façon à le rendre inutilisable pour la fabrication d'armes (voir le bulletin Energie et Sécurité n°3 ou SDA vol. 5 no. 4), et pour s'engager dans la direction d'un avenir énergétique plus sûr.

Alors que l'establishment nucléaire a été suffisamment puissant pour assurer un financement continu à la filière du plutonium comme source d'énergie dans plusieurs pays, ceci malgré un bilan et des perspectives lamentables, la clé des énergies alternatives se trouve dans ses aspects économiques. Notre étude sur l'énergie éolienne démontre que des améliorations de cette technologie l'ont d'ores et déjà rendue plus rentable que le plutonium, et que cet avantage économique relatif a toutes les chances de continuer à se creuser dans les années à venir.

D'autres technologies énergétiques, notamment le développement rapide des piles à combustible, à la fois comme sources d'électricité fixes et pour les véhicules, ont contribué à faire avancer la vision d'un monde qui peut simultanément atteindre des objectifs économiques et écologiques, si ceux-ci sont poursuivis avec réelle motivation et cohérence. L'énergie éolienne et les piles à combustible sont deux des technologies-clé. Une fois situées dans le contexte des technologies existantes à haut rendement, telles que la cogénération de l'électricité et de la chaleur, ou les centrales à cycle combiné fonctionnant au gaz naturel (voir le bulletin Energie et Sécurité n°5 ou SDA vol. 6, n°3), ou encore les voitures hybrides utilisant à la fois l'électricité et l'essence (voir l'encart ), on peut démontrer qu'il est possible de répondre à des besoins énergétiques raisonnables, de réduire les émissions de gaz à effet de serre, de réduire la pollution de l'air dans les villes, et de poursuivre l'élimination des problèmes de prolifération et autres problèmes de sûreté associés au système énergétique mondial actuel. Une politique énergétique cohérente qui contribuerait à une réduction relativement modeste des coûts des technologies-clé est un ingrédient crucial qui fait défaut au système actuel, et nous permettrait de nous rapprocher de cet avenir plus désirable.

En 1952, la Commission Paley, nommée par le président Truman, a considéré que les sources d'énergies renouvelables permettraient de répondre bien plus efficacement que l'énergie nucléaire aux besoins énergétiques et de prévenir des dislocations économiques causées par des interruptions éventuelles de l'approvisionnement en pétrole étranger. Mais, peu de temps après, le gouvernement américain a décidé de passer outre cette recommandation et de choisir la poursuite de l'énergie nucléaire, qui faisait déjà largement partie intégrante de sa campagne de propagande de la guerre froide.

Les rêves de la guerre froide où l'on voyait le plutonium comme une source d'énergie "magique" auraient dus depuis bien longtemps être abandonnés au profit de sources d'énergies renouvelables et de technologies qui vont radicalement transformer l'efficacité de la conversion et de l'utilisation énergétique. Ces technologies doivent être développées avec la même détermination que celle dont a bénéficié l'énergie nucléaire dans les premières décennies de la guerre froide. Cette fois-ci, il s'agit d'une vraie course contre la montre. De nombreux facteurs, tels que la fréquence plus importante d'événements climatiques graves, viennent montrer que le monde est encore loin d'avoir gagné la guerre contre le réchauffement planétaire.

Il est impératif que les gouvernements les plus puissants mettent de côté leurs projets électoralistes d'utilisation du plutonium, avec lesquels ils ont si longtemps alimenté leur establishment nucléaire. Il est nécessaire que les pays ayant d'importants programmes de combustibles fossiles et/ou nucléaires prennent un engagement résolu à utiliser leurs fonds publics pour l'achat d'énergie éolienne, de véhicules alimentés par piles à combustible et de piles à combustibles fixes, d'énergie solaire et de cogénération pour les bâtiments publics. Le meilleur moyen institutionnel pour pousser les gouvernements à acquérir ces technologies est l'adoption de politiques d'approvisionnement qui leur ouvriront un marché stable, tout en encourageant la compétition qui rendra possible une réduction progressive des coûts au cours du temps.

Le gouvernement américain doit affirmer un leadership dans ce domaine beaucoup plus qu'il ne l'a fait jusqu'à présent, parce que les Etats-Unis sont, de loin, le pays émetteur de la plus grosse quantité de dioxyde de carbone, le plus grand producteur d'énergie nucléaire, et qui a la plus grande influence diplomatique et économique au monde. Pourtant, jusqu'ici, le gouvernement américain s'est montré incapable de tenir ses engagements sur la réduction des émissions de dioxyde de carbone, engagements qu'il avait pris lors du sommet écologique mondial de 1992, et semble loin pour le moment des obligations qu'il a pris selon le Protocole de Kyoto (le traité mondial pour la réduction des émissions de dioxyde de carbone - voir Energie et Sécurité n°5 ou SDA vol. 6, n°3 - qui doit prochainement être ratifié par le Sénat américain). Au vu de l'intérêt de ces technologies, et de la nécessité de rattrapage suite à ces échecs successifs, un investissement de cinq à dix milliards de dollars par an pour les technologies des énergies renouvelables, y compris la conversion énergétique efficace utilisant des piles à combustibles, est tout à fait justifié. L'essentiel de cette somme sera compensée directement sous la forme de coûts énergétiques réduits.

1 Basé en partie sur la préface par Arjun Makhijani du rapport de l'IEER sur l'énergie éolienne, rédigé par Marc Fioravanti (voir l'article principal sur l'énergie éolienne).


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2000 (La version anglaise de ce numéro, Science for Democratic Action, v. 8, no. 1, a été publiée en novembre 1999.)

Mise en place decembre 2000.