IEER | Énergie et Sécurité No. 10


Les dangers nucléaires à la lumière de la crise des Balkans

La Tribune Libre par Vladimir Iakimets*


Depuis le début des bombardements de l'Organisation du traité Atlantique-Nord sur la Yougoslavie le 24 mars 1999, les risques nucléaires mondiaux, notamment ceux qui existent entre les Etats-Unis et la Russie, sont devenus inextricablement liés à la crise des Balkans. Afin d'éviter toute spéculation politique, laissez-moi décrire rapidement les développements concernant les armes nucléaires en Russie qui ont été entraînés par cette guerre:

  • Selon l'agence de presse russe ITAR-TASS, plusieurs hommes politiques russes ont déclaré que les armes nucléaires tactiques russes pourraient être redéployées en Biélorussie (25 mars)

  • Le parlement ukrainien a appelé à la remise en cause du statut non-nucléaire de son pays en réponse aux attaques de l'OTAN sur la Yougoslavie (26 mars)

  • Le Conseil de Sécurité des Nations unies a rejeté la résolution présentée par la Russie, visant à la cessation immédiate de l'utilisation de la force à l'encontre de la Yougoslavie et la reprise urgente des négociations (26 mars)

  • Quelques jours après le début des bombardements, la Russie a officiellement annoncé la suspension de sa coopération avec l'OTAN en rappelant les représentants russes de Bruxelles et en demandant aux représentants de l'OTAN de quitter Moscou

  • Anatoly Kvashnin, Chef d'Etat-major a déclaré, " Si l'on soulève la question de la permanence de l'existence de la Russie, alors tout ce que les Forces Armées possèdent, notamment les armes nucléaires, doit être utilisé" (31 mars)

  • Roman Popkovich, président de la Commission de Défense de la Douma russe a proposé d'intégrer dans la politique de sécurité nationale la possibilité d'utilisation en premier de l'arme nucléaire (31 mars)

  • Igor Sergeyev, ministre russe de la Défense, a déclaré "Dans la situation qui se développe en ce moment, la Russie devra réviser ses plans de réductions supplémentaires de personnel dans les forces armées," Itar-TASS (le 7 avril)

  • La Douma russe a soutenu l'idée de l'unification de la Russie avec la Yougoslavie, conformément à la proposition faite par leurs homologues yougoslaves (par 293 votes contre 54) (le 16 avril)

  • La Russie a boycotté le Sommet de l'OTAN (22-23 avril)

  • "Vous devez comprendre que si nous voulions vraiment vous faire des ennuis sur ce sujet, nous pourrions le faire. Quelqu'un, nous ne savons pas qui, pourrait tirer un missile d'un bateau ou d'un sous-marin et faire exploser une arme nucléaire en altitude au-dessus des Etats-Unis. L'EMP [impulsion électromagnétique qui détruit les équipements électroniques et informatiques] vous ôterait toute votre capacité," Vladimir Lukin, président de la Commission de la Douma aux Affaires étrangères, fin avril (selon la déclaration du parlementaire américain Curt Weldon lors d'un discours le18 mai)

  • Lors d'une réunion ultra-secrète du Conseil de Sécurité russe, le président Eltsine a signé un décret dans lequel il s'engageait à développer, déployer et utiliser des armes tactiques (29 avril)

  • " Attendez simplement un peu que Clinton, par accident, envoie un missile. Nous répondrons immédiatement. Une telle insolence! Lancer une guerre contre un Etat souverain. Sans le Conseil de Sécurité. Sans les Nations unies. " Boris Eltsine, le Washington Post (7 mai)

Il est clair que la décision de l'OTAN de bombarder la Yougoslavie sans mandat du Conseil de Sécurité des Nations unies a aggravé une situation nucléaire en régression rapide depuis les premières années pleines des espoirs issus de la fin de la guerre froide. Si cette crise nucléaire est devenue si grave, si soudainement c'est que le fait de faire abstraction du Conseil de Sécurité des Nations unies vient se surajouter à une série de développements néfastes. Plusieurs de ceux-ci renvoient à des engagements pris par l'OTAN et/ou les Etats-Unis soit dans le cadre de traités ou vis-à-vis de la Russie comme gage de la sortie de la guerre froide, tels qu'ils ont été et continuent d'être compris par les Russes, que ce soit le gouvernement lui-même ou la population en général.

Par exemple, la Russie, est fermement convaincue - conviction étayée par des sources occidentales du type de l'intervention de l'ex-ambassadeur américain en Russie Jack Matlock dans le New York Times en avril 1999 - que l'on avait fait comprendre à l'ex-président soviétique Mikhail Gorbachev que les frontières de l'OTAN ne seraient pas étendues à l'Est si l'Allemagne de l'Ouest avait le droit de s'unir à l'Allemagne de l'Est et si l'Allemagne unifiée restait à l'intérieur de l'OTAN. Pourtant, l'OTAN fut élargie bien que l'Allemagne ait été pacifiquement rèunifiée sans que l'Union soviétique s'y oppose .

De surcroît, pendant les débats sur l'élargissement de l'OTAN, la Russie a reçu la garantie que l'OTAN était une organisation défensive transatlantique qui n'entreprendrait jamais d'action militaire offensive contre un pays souverain sans un mandat des Nations unies (des représentants de l'OTAN avaient dit qu'une telle action offensive était constitutionnellement impossible). Pourtant, c'est ce qui s'est produit dans le cas de la Yougoslavie.

Ces développements ont rendu impossible à quiconque en Russie d'accorder toute crèdibilité aux engagements pris par l'OTAN. Par conséquent, même si l'OTAN a plusieurs fois déclaré qu'elle n'avait aucun plan visant à stationner des forces armées conventionnelles ou nucléaires dans les territoires de nouveaux membres, de tels engagements ne portent que peu de poids en Russie, voire aucun.

L'expansion de l'OTAN a été une source d'inquiétude particulièrement importante pour les Russes parce que près de 150 bombes nucléaires américaines et les bombardiers qui leur sont associés sont toujours stationnés dans des Etats non nucléaires en Europe (voir le Tableau au-dessous). Le fait qu'il n'existe aucun accord formel qui empêcherait le transport de ces armes jusque dans les territoires des nouveaux membres de l'OTAN, c'est à dire bien plus près des frontières de la Russie, a largement accru les inquiétudes russes. Le stationnement de ces bombes dans des Etats non nucléaires est également discutable si l'on se réfère aux articles I et II du Traité de Non-Prolifération Nucléaire (TNP), qui interdit aux Etats possédant l'arme nucléaire de partager des armes nucléaires avec des Etats non nucléaires. L'extension potentielle d'un partage nucléaire avec des nouveaux membres de l'OTAN est particulièrement condamnable selon le TNP. Comment le gouvernement des Etats-Unis réagirait-il si la Russie commençait à signer des accords avec d'autres pays, particulièrement si ces accords incluaient aussi des actions possibles contre des tiers sans le moindre mandat du Conseil de Sécurité des Nations unies?

INVENTAIRE DES ARMES NUCLEAIRES
AMERICAINES EN EUROPE

Source: William Arkin et al., Taking Stock: Worldwide Nuclear Deployments 1998, Natural Resources Defense Council, Washington, DC, Mars 1998.
Allemagne45
Belgique 10
Grèce10
Italie 30
Pays-Bas10
Royaume Uni30
Turquie15
Total 150

Tous ces développements sont d'autant plus compliqués et aggravés par le désir américain souvent exprimé de déployer un système de défense national par missiles (NMD). Ces déclarations sont très provocatrices dans le contexte d'un monde plein d'armes nucléaires, parce qu'on peut considérer qu'elles font partie intégrante d'une stratégie de première frappe. Etant donné que les garanties exprimées verbalement par les Etats-Unis ne signifient quasiment plus rien dans le discours politique russe, le mouvement américain en faveur du déploiement du NMD est particulièrement déstabilisant. S'il était mené à terme sans l'assentiment explicite de la Russie, un déploiement du système NMD qui violerait, aux yeux de la Russie, le traité Anti Missiles Balistiques de 1972, pourrait avoir des répercussions nucléaires largement aussi sérieuses que celles de la décision de l'OTAN de bombarder la Yougoslavie sans mandat des Nations unies.

Ceux d'entre nous qui ont défendu le désarmement nucléaire dans un climat qui était d'ores et déjà très tendu avant le 24 mars dernier, sentent maintenant le sol se dérober sous leurs pas. Etant donné l'absence totale d'une capacité significative en forces armées conventionnelles en Russie, l'expansion de l'OTAN et le fait qu'elle soit passée outre le Conseil de Sécurité des Nations unies, il paraît quasiment impossible pour quiconque en Russie d'agir pour contrecarrer le nouveau rôle, devenu plus important, des armes nucléaires russes, à moins que l'Occident ne fasse les premiers pas rassurants en direction non seulement du gouvernement russe, mais aussi du peuple russe.

Un premier pas dans cette direction de la part des Etats-Unis serait de retirer les bombes nucléaires qu'ils ont stationné en Europe et de les ramener dans leur propre territoire. Cela rendrait l'expansion de l'OTAN déjà réalisée moins menaçante pour la Russie, et créerait une nouvelle réalité qui inspirerait à la population [russe] plus de confiance dans le désir des Etats-Unis et de ses alliés européens de travailler avec et non contre la Russie. Cette démarche minimale est nécessaire si l'on veut la sûreté nucléaire, et pour la sécurité mondiale. J'espère que les Etats-Unis vont s'en occuper rapidement.

*Vladimir Iakimets, (Ph.D.), est membre de l'Institute for Systems Analysis de l'Académie des sciences russe à Moscou. Cet article est l'expression de son opinion personnelle.


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2000 (La version anglaise de ce numéro, Science for Democratic Action, v. 7, no. 4, a été publiée en juillet 1999.)

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