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Réflexions sur les événements du 11 septembre 2001

par Arjun Makhijani

le 20 septembre 2001


"Par la violence, on peut tuer un meurtrier, mais on ne peut tuer le meurtre.
Par la violence, on peut tuer un menteur, mais on ne peut établir la vérité.
Par la violence, on peut tuer celui qui hait, mais on ne peut tuer la haine.
L'obscurité ne peut pas chasser l'obscurité. Seule la lumière le peut."
- - Martin Luther King Jr.

"Oeil pour oeil, cela aboutit à rendre le monde entier aveugle.
Le Satyagraha est un processus d'éducation de l'opinion publique, qui agit de telle sorte qu'il couvre tous les éléments de la société et devient irrésistible.
Le Satyagraha est la recherche perpétuelle de la vérité, et une détermination à la rechercher. Le Satyagraha est un attribut de l'esprit en chacun de nous.
Le Satyagraha a été créé comme un substitut efficace à la violence."
- - Mahatma Gandhi


La destruction des tours du World Trade Center et d'une partie du Pentagone le 11 septembre 2001 est plus qu'une attaque des symboles du pouvoir militaire et financier des Etats-Unis. Elle dépasse ce que les médias ont appelé une "attaque sur l'Amérique". Il s'agit d'un meurtre de masse de gens qui venaient du monde entier. Ce jour-là les flammes de peur et de chagrin et les larmes se sont rapidement propagées au-delà des océans et de par le nord et le sud au travers des Amériques. Les lignes téléphoniques, américaines et internationales, vers New York et Washington étaient saturées. Avec les milliers d'Américains qui ont péri ont aussi péris des personnes venant de plus de cinquante pays. Aucune cause, aussi noble soit elle, ne peut justifier le meurtre d'innocents.

Les gens du monde entier sont en deuil et partagent l'immense tristesse des familles et des amis des victimes de ces tragédies. L'équipe de l'Institut pour la recherche sur l'énergie et l'environnement (IEER) partage leur chagrin. J'ai écrit ce message et ces propositions de résistance à la violence, à la terreur et au militarisme à la demande et au nom de l'équipe de l'IEER tout entière.

Les attentats terroristes du 11 septembre à New York et Washington exigent une réponse globale dans l'espoir de transformer le monde en une place délivrée autant que possible de la menace de destruction de masse. Cet attentat n'est pas le premier événement de destruction de masse ni le plus dévastateur. C'est un fait connu que la guerre aérienne a été créée au vingtième siècle comme instrument de terreur étatique pour neutraliser ou détruire complètement des "centres vitaux" - c'est-à-dire des villes - abolissant ainsi la différence entre les combattants et les non-combattants d'une guerre. (Un bref historique de la doctrine de la guerre aérienne [en anglais] a été mis en ligne sur le site web de l'IEER.) Les armes nucléaires ont porté à une nouvelle dimension la terreur des bombes explosives ou incendiaires conventionnelles. Mais le 11 septembre 2001 représente néanmoins un tournant décisif épouvantable dans l'histoire mondiale. Les éléments de preuves réunis jusqu'à présent indiquent qu'un groupe non-étatique, un réseau terroriste, a utilisé cette fois un avion civil comme arme de destruction de masse pour tuer des milliers de personnes.

L'éventualité que des terroristes puissent provoquer une destruction à très grande échelle a jusqu'à présent été présentée comme une hypothèse dans des études et pressenties par de nombreuses actions terroristes bien réelles comme l'attentat à la bombe du Bâtiment fédéral Alfred P. Murrah à Oklahoma City, l'attentat à la bombe du World Trade Center en 1993 et l'attaque chimique de 1995 dans le métro de Tokyo. Mais l'énormité de l'échelle et de la coordination de l'agression, le choix des cibles, les années de préparation et les conséquences de l'attaque du 11 septembre 2001 signifient que ce qui était auparavant surtout une hypothèse appartient maintenant à la triste réalité.

Selon le gouvernement américain, le risque d'autres attaques terroristes persiste. Une violence punitive ne ferait qu'aggraver les risques de poursuite du terrorisme et pourrait également augmenter le risque d'escalade vers l'utilisation d'armes nucléaires, biologiques ou chimiques par un groupe terroriste. On ne sait pas si certains groupes non-étatiques possèdent déjà ou non des matières nucléaires. Et, si c'est le cas, on ignore également en quelles quantités. Tout particulièrement, une instabilité et un conflit au Pakistan - un pays doté d'un armement nucléaire - liés à la coopération avec l'armée américaine, pourraient avoir des conséquences imprévisibles.

Il est indispensable d'essayer de convaincre le gouvernement américain de ne pas avoir recours à une politique de violence mais à un processus qui permettra l'arrestation des suspects et un véritable procès. En outre, si l'éradication du terrorisme est le but plus large de ces actions, un procès des conspirateurs et de leurs financiers présumés jetterait la lumière sur l'organisation et le fonctionnement des réseaux terroristes ce que ne ferait pas l'élimination violente des suspects. Les procès de Nuremberg n'ont pas seulement amené devant la justice beaucoup de ceux responsables de l'Holocauste, ils ont aussi révélé en détail la manière dont celui-ci a été organisé et mis en œuvre. Ils ont également conduit à d'importantes avancées du droit international. Un procès en lien avec les attaques du 11 septembre permettrait aussi de montrer au monde le meilleur aspect des traditions américaines : la lutte pour l'état de droit et de justice qui a motivé la constitution américaine, qui a inspiré non seulement des générations de citoyens américains mais également des combattants de la liberté dans le monde entier.

Mais un procès n'est pas suffisant. Il faut un processus qui aboutira à une diminution progressive des conflits et des haines qui suscitent les actes de terreur et les tueries aveugles. Il est largement reconnu qu'ils sont enracinés dans les terribles injustices et inégalités qui caractérisent notre monde. Une réduction de la violence, nécessitera une réduction du militarisme et de la répression des Etats et la réduction systématique des grandes inégalités du monde pour que les hommes puissent espérer plutôt que de sombrer dans le désespoir. On peut trouver une analyse critique de la structure économique et militaire internationale presentée comme une espèce d'apartheid mondial (avec quelques différences importantes) dans un article de Salih Booker et de William Minter dans The Nation du 9 juillet 2001. On peut en trouver une autre dans mon livre From Global Capitalism to Economic Justice (Apex Press, 1992, réédité en 1996), qui contient une étude d'approches possibles pour réduire la violence et l'inégalité internationale.

Etant donné le niveau, l'échelle et l'étendue géographique des inégalités, de l'injustice et de la colère dans le monde, il est probable qu'une riposte punitive violente des Etats-Unis conduirait à une désunion mondiale et à une aggravation des conflits. Elle rendrait plus probables d'autres attaques terroristes, éventuellement encore plus dévastatrices. Une telle perspective serait d'autant plus vraisemblable si la riposte punitive des Etats-Unis entraîne un nombre élevé de victimes civiles.

Le pétrole est et a été, pour une bonne part du vingtième siècle, un des éléments fondamentaux de la situation violente et compliquée qui résulte des politiques au Moyen Orient, en Asie Centrale, aux Etats-Unis et au niveau mondial. L'attaque japonaise contre Pearl Harbor s'est produite à la suite d'un embargo sur le pétrole imposé par les Etats-Unis pour empêcher le Japon d'accéder à un éventuel contrôle du pétrole indonésien, qui n'appartenait ni au Japon, ni aux Etats-Unis, ni aux colonialistes hollandais qui dominaient l'Indonésie à cette époque. Le renversement, soutenu par la CIA, d'un gouvernement élu en Iran en 1953 (en réaction à la nationalisation de l'industrie pétrolière iranienne) et son remplacement par le Shah d'Iran, qui a été suivi de deux décennies et demi d'une répression où l'expression de vues dissidentes n'était possible que dans les mosquées, est un autre exemple. Ce processus a été essentiel dans la dynamique qui a conduit à la révolution islamique de 1979 en Iran. Pour retrouver un excellent historique des politiques pétrolières, on peut se reporter à The Prize: The Epic Quest for Oil, Money and Power, de Daniel Yergin (New York: Simon and Schuster, 1991). Pour une excellente analyse récente des ressources pétrolières d'Asie centrale et de la politique américaine, on peut lire Resource Wars: The New Landscape of Global Conflict, (New York Metropolitan Books, 2001), de Michael Klare.

Une bonne partie de la politique américaine au Moyen Orient est faite d'alliances avec des régimes non démocratiques, y compris celui d'Arabie Saoudite où, tout comme en Afghanistan, il n'existe aucune liberté de religion. Le fait que le gouvernement islamiste Saoudite ait autorisé le stationnement des troupes américaines en Arabie Saoudite, un pays qui possède les deux lieux les plus sacrés pour les musulmans et également les plus grandes réserves de pétrole du monde, a été fondamental dans la colère de certains militants islamiques de cette région du monde. (Voir par exemple l'interview TV d'Oussama Ben Laden menée en partie par le correspondant d'ABC news en 1998. Voir également l'article de Mary Ann Weaver à propos d'Oussama Ben Laden et Unholy Wars: Afghanistan, America and International Terrorism, Second Edition, (London, Pluto Press, 2000) de John K. Cooley.) Il est de plus en plus admis que ces militants en colère sont largement issus d'une phase de la politique américaine des années 1980 au cours de laquelle ils ont été financés et entraînés pour évincer l'armée soviétique de l'Afghanistan. Par la suite, les talibans ont été partiellement financés par l'Arabie Saoudite jusqu'aux attentats de 1998 contre les ambassades américaines du Kenya et de Tanzanie. (Pour un bref historique des talibans, lire l'ouvrage d'Ahmed Rashid, "The Taliban: Exporting Extremism," Foreign Affairs, novembre/décembre 1999, pp. 22-35.)

Si l'action punitive et la violence sont de mauvaises réponses, comment les peuples du monde peuvent-ils travailler ensemble à l'avènement de la justice et de plus de sécurité? La résistance active et non violente au mal, connue sous le nom de Satyagraha, qui s'attaque à la racine du problème d'une manière qui permet à chacun de participer, a été la marque de la lutte gandhienne pour l'indépendance de l'Inde, comme elle a été celle du mouvement américain en faveur des droits civils et celle du combat anti-apartheid en Afrique du Sud. La fabrication du sel, des vêtements, le refus de la ségrégation dans les cantines et les bus ont été des actions quotidiennes qui ont mobilisé des millions de gens.

La lutte de Gandhi en Inde trouve une partie de son inspiration dans l'histoire américaine, dans les actions de Henry David Thoreau au milieu du dix-neuvième siècle en résistance à une guerre injuste et à l'esclavage. La lutte pour les droits civils conduite par Martin Luther King, inspirée en partie de l'exemple de Gandhi, était une résistance non violente à l'injustice de retour aux Etats-Unis. Cette riche histoire pourrait peut-être nous fournir la source d'inspiration dont nous avons besoin en ces jours tristes et sombres, pour trouver des moyens de résister à la fois à la violence des armes de destruction massive, et à l'injustice et à l'exploitation qui sont devenues les caractéristiques de la société mondiale. Plus de cinq cent millions d'enfants ont péri depuis la deuxième Guerre mondiale d'une mort inutile à cause de la famine, du manque d'eau potable et du manque de soins sanitaires les plus élémentaires. Dans le même temps, les 400 personnes les plus riches du monde contrôlent des richesses plus importantes que celles des deux milliards les plus pauvres. La persistance de telles inégalités nécessite un vaste mécanisme mondial de répression qui a conduit à de nombreuses luttes courageuses en faveur de la justice, mais a également nourri le désespoir, la colère et la haine.

Le 2 octobre est l'anniversaire de Gandhi. Il est possible d'en faire un jour au cours duquel nous pourrions tous réfléchir à ce que nous pourrions faire individuellement, dans notre communauté locale et au niveau mondial pour résister au militarisme et à la violence, qu'ils proviennent de groupes non-étatiques ou des Etats, et pour aider à plus de sécurité, de paix et de justice.

Par exemple, une manière que pourraient utiliser ceux d'entre nous qui vivent en Occident et consomment plus que leur part de combustibles fossiles pour résister aux politiques pétrolières cyniques et militaristes, serait de réduire autant que possible notre consommation de pétrole. Une réduction de 25 pour cent de la consommation de pétrole dans les pays riches équivaudrait à environ 10 millions de barils par jour - plus que la production de l'Arabie Saoudite, qui est le plus grand exportateur mondial. Cela pourrait changer le visage de la politique du pétrole. Même si nous ne pouvons pas complètement éliminer l'utilisation du pétrole à court et moyen terme - cela provoquerait une immense dislocation économique et des souffrances - une importante réduction volontaire de la consommation de pétrole ainsi que des politiques intelligentes ayant le même but pourraient aider à montrer la voie vers plus d'équité, de sécurité et de bon sens écologique. Le pétrole étant l'objectif primordial qui leur est fixé, les soldats qui seront peut-être envoyés pour combattre dans les déserts de sable, ou ceux qui y sont déjà pourraient ainsi eux aussi pousser un soupir de soulagement. (Pour une analyse de la politique énergétique proposée par l'administration Bush [en angalis]et les recommandations de l'IEER en matière de politique énergétique[en angalis], voir Science for Democratic Action, vol. 9 numéro 4, août 2001, et très prochainement sa version française, Energie et Sécurité n°18, qui sera publiée et mise en ligne sur le site de l'IEER).

Une autre idée qui a été mise en avant serait d'envoyer de la nourriture aux villages d'Afghanistan au lieu de bombes. Cet acte d'amour pourrait engendrer une coopération venant du cœur qui à son tour pourrait augmenter les chances d'aboutir à un procès plutôt qu'à une escalade de cycles de violence. La rhétorique officielle de Washington laisse penser qu'il est improbable que le gouvernement américain veuille, dans l'immédiat, entreprendre des actions amicales vis-à-vis du peuple d'Afghanistan - il semblerait même que ce soit l'inverse.

C'est un défi majeur de savoir comment une diplomatie directe de peuple à peuple pourrait être conduite de par le monde en direction de la paix, à un moment où le discours de guerre est, pour le moins qu'on puisse dire, des plus assourdissants. Mais Nelson Mandela, l'African National Congress (ANC) et le peuple d'Afrique du Sud, rejoints par des gens du monde entier, ont utilisé Gandhi comme source d'inspiration pour se débarrasser de l'apartheid en Afrique du Sud. Nous avons maintenant besoin d'une lutte plus vaste qui s'alimenterait aux mêmes racines pour se débarrasser d'un apartheid mondial.

Il faudra que des organisations et des gens de bonne volonté de par le monde coopèrent pour relever ce défi. Nous pourrions commencer en ce 2 octobre en nous réunissant dans nos communautés en souvenir de ceux qui sont morts dans un désastre mondial commun et pour réfléchir à ce que nous pourrions faire au-delà des frontières pour rendre compte de la nature internationale de la tragédie et empêcher sa répétition. Lors de rassemblements partout dans le monde à cette date, nous pourrions nous réunir pour penser aux questions de justice et trouver une voie pour échapper à l'apartheid mondial, à la violence et au militarisme mondiaux, qu'ils soient le fait des Etats ou de groupes terroristes, et pour aller vers une démocratie, une justice, une équité et une amitié mondiales.


Appel pour des rassemblements, le 2 octobre, anniversaire de Gandhi, pour réfléchir à une réponse non violente à la tragédie du 11 septembre


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mise à jour 24 septembre 2001